Digitalisation et automatisation ont dominé les échanges lors d’un Maritime Day condensé en un seul débat et sur un seul sujet dans le cadre du SITL digital, qui se tient du 23 au 26 juin. Avec toujours les questionnements sur la place de l’homme au cœur des process numérisés. Un consensus : la technologie n’a d’intérêt que si elle apporte de la valeur au client.

Les vertus des technologies d’informations pour le transport maritime sont largement connues. Ceux qui veillent à évangéliser le marché s’affairent à répéter à longueur de colloques que le secteur est un excellent candidat à la numérisation en raison du nombre d’acteurs, de papiers manipulés, de mails échangés, de contrôles effectués par différents organismes tout au long de la chaîne et de temps équivalent jours/homme consenti pour traiter administrativement l’ensemble des conteneurs d’un navire de 20 000 EVP.

Carl Lauron, ancien cadre dirigeant de CMA CGM (à l’innovation), fondateur de Buy Co, fait partie de cette caste d’entrepreneurs qui veulent décloisonner le fret maritime et déboulonner les codes à l’ancienne. « Nous permettons à chaque maillon de la chaîne logistique de renseigner l’information dont il est responsable et de la partager en temps réel avec tous les partenaires au lieu de s’envoyer des infos via des mails que l’on forwarde, reply au point d’être submergés et de ne plus savoir où est l’information dans les 43 000 mails reçus », explique l’entrepreneur marseillais non sans exagération.

Autant que l’instantanéité, c’est l’accès à l’information qui intéresse BuyCo. « Le covid a révélé le nombre d’aléas qui peuvent survenir sur une chaîne logistique. On a réalisé à quel point le digital est important dans ces moments de crise où il y a beaucoup de choses à gérer. Les problèmes se résolvent de manière plus fluide et plus réactive avec des décisions plus affutées quand un aléa est identifié par un des acteurs de la chaîne et que cette donnée est partagée en temps réel par l’ensemble des acteurs ».

Pour le dirigeant, les sources fondamentales de données viennent des carriers. Mais si l’information est disponible quand il s’agit du conteneur vide mis à disposition ou celle du conteneur plein retourné au terminal au départ, il y a des trous noirs : « au moment de l’expédition et de la réception », dégaine-t-il.

Carl Lauron, Buyco ©DR

 

Combler les trous noirs

Pour savoir et anticiper ce qui se passe sur la chaîne, Julien Cote a créé avec Loïc Marzin Wakeo dont la solution SaaS permet aux expéditeurs de prévoir au maximum déviations ou retards en agrégeant des sources de données issues de plusieurs technologies différentes. « Il y a énormément de parties prenantes sur une chaîne internationale et cela a créé plein de silos d’informations. L’un des vrais enjeux, c’est l’interopérabilité. Notre travail consiste à compiler tous les informations qui viennent d’opérateurs des différents modes de transport, aérien, maritime, ferroviaire… On va les enrichir avec des datas tierces, telles celles de la sécurité maritime AIS ou de capteurs IoT, que nous allons contextualiser ». Selon le dirigeant, entre la planification d’un transport et la réalité, il peut y avoir un écart colossal en termes de transit-time. Ce qui est plus que fâcheux quand on s’appelle Air Liquide et que « le temps est fondamental pour des raisons sécuritaires ou de valeur ajoutée ».

Interfacer et interopérer pose inévitablement des problématiques de sécurisation des systèmes, convient Hervé Cornède, à la direction de la pépite havraise des communnity port system (CCS) Soget. La société, qui figure parmi les pionnières de la digitalisation et mutualisation des différents acteurs du passage portuaire, a poussé son offre jusqu’au e-paiement et à la dématérialisation des licences d’exportation dans la dernière génération de son logiciel. « La cybersécurité fait partie de notre ADN. L’enjeu est d’y veiller en gardant le système le plus ouvert possible de façon à qualifier au maximum les données mis à disposition ».

 

Loïc Marzin et Julien Cote, Wakeo ©DR

Vers un digital automatisé

Inévitablement, les débats ont glissé sur la place de l’homme dans un monde ultra numérisé et… automatisé. « Il est vrai que la digitalisation, la robotisation et l’automatisation génèrent moins de travail. Mais nous aurons tous plus ou moins les mêmes systèmes et mêmes équipements. Le capital humain, qui développe ces système, sera un formidable facteur de différenciation », évacue d’emblée Jordi Torrent, le directeur stratégie du port de Barcelone.

Le port catalan, qui fut le premier en Méditerranée orientale à semi-automatiser un terminal, planche actuellement sur son projet stratégique 2021-2025. Et la « digitalisation sera un élément fondamental car il permet trois choses : réduire les coûts et l’empreinte environnementale et garantir la fiabilité logistique » assume le représentant du port espagnol, dont le « catalogue contient  45 projets de digitalisation ». Dans son document stratégique, Barcelone s’attend « à des disruptions plus fréquentes et chroniques. Nous avons vécu celle du covid mais les cyberattaques vont exercer une pression sur la durabilité de la supply chain », assure Jordi Torrent. 

« Il ne faut pas tout confondre, intervient Hervé Cornède. Il y a encore un champ d’innovation important pour améliorer les process et apporter de la valeur à nos clients ». « La digitalisation va nous emmener vers l’automatisation. Elle sera partielle sur certaines tâches, parmi les plus simples et répétitives. Je suis convaincu qu’elle va tirer notre secteur vers le haut avec des profils plus qualifiés et contribuer à améliorer l’attractivité de nos métiers », ajoute Carl Lauron.

Hervé Cornède, Soget ©EH

 

Accélérateur covid 

Quant au covid, « il va complexifier la logistique. On va aller vers des stratégies où il y aura davantage de points de sourcing. Il y aura plus de risques et les outils digitaux vont permettre de s’en prémunir », assure Julien Cote. « La répartition des risques sera plus compliquée. L’approvisionnement sera plus difficile à gérer car il y aura plus d’usines et de fournisseurs. Cela va faire les beaux jours du digital. Et même s’il est plus automatisé, il sera une aide précieuse car nos jobs vont devenir plus compliqués et plus critiques », ajoute Carl Lauron.

« La géopolitique est complexe et elle nécessite une analyse fine de la part de ceux qui sont en charge de la logistique dans l’entreprise pour s’adapter en conséquence. Mais toutes les chaînes logistiques ne sont pas changeables. La complexité est telle qu’il est difficile de les démanteler », garde raison Jean-Michel Garcia, responsable des transports à l’AUTF.

Adeline Descamps