Dans un courrier commun adressé au Premier ministre et à plusieurs membres du gouvernement, Frédéric Moncany de Saint-Aignan et Philippe Louis-Dreyfus, respectivement présidents du Cluster maritime français et du Groupe des conseillers du commerce extérieur experts de l’économie maritime (GEEM), alertent sur les difficultés rencontrées par « la famille maritime ». Non sans rappeler les promesses faites il y a à peine quelques mois…

Il faut croire que le caractère éminemment stratégique de la maritimisation n’est toujours pas ancré dans les esprits politiques. Les 1 700 professionnels de la filière, réunis début décembre dernier à Montpellier pour les Assises de l’économie de la mer*, y avaient pourtant cru. Eux qui pensent être les invisibles de la classe économique française.

À ce grand rendez-vous annuel de la profession, que le président de la République aurait pu déserter pour cause de force majeure européenne (un sommet de l’OTAN le même jour) ou même nationale (gilets jaunes), Emmanuel Macron avait réglé sa fréquence sur le mode maritime dans un discours de deux heures, non affranchi d’accessoires envolées lyriques mais empreint d’une maîtrise technique du secteur.

L’effet « il est temps que la France embrasse son destin maritime » avait opéré. Sitôt envolé vers Londres, les professionnels saluaient ce dirigeant qui, enfin, semblait ne pas voir la France à travers une vision « maritimiste » étriquée dans ses frontières. Mieux, il souscrivait à la quasi-totalité de leurs demandes, y compris fiscales, censées maintenir à flot la compétitivité d’un secteur ouvert à tous les vents de la mondialisationLe chef des armées avait également parlé d’autonomie stratégique de la France et ce, sans dissocier la marine marchande de la souveraineté nationale, celle-ci garante de l’acheminement de marchandises.

Le président maritimiste

Une crise révélatrice de l’importance stratégique du secteur

Quelques mois et une crise planétaire plus tard, durant laquelle les acteurs du secteur maritime, portuaire et fluvial ont assuré, dans des conditions d’exploitation dégradées, les besoins impérieux de millions de Français, les représentants des fédérations professionnelles viennent rappeler au premier représentant du pays d’autres nécessités pour le « jour d’après ».

Dans ce courrier, il est certes question des difficultés de toute la filière, mais plus encore d’appuyer – et la crise en a été le révélateur – sur le caractère capital pour l’indépendance d’un pays d'avoir et de conserver des industries et des savoir-faire stratégiques.

C’est un thème cher au pavillon français. Armateurs de France plaide depuis quelques années pour une « flotte de commerce stratégique » qui soit garante d’une indépendance économique, militaire et politique. À chaque fois qu’un micro lui est tendu, Philippe Louis-Dreyfus ne manque pas de porter cette idée de souveraineté et de rappeler que « pour que la France puisse produire et exporter, elle a besoin de matières premières et de moyens d’exporter les produits en question. Si demain elle ne peut plus le faire, elle perd  aussi son indépendance ».

Le président du conseil de surveillance de Louis-Dreyfus Armateurs intervient précisément dans cette adresse ministérielle avec sa casquette de président du GEEM, groupe composé d’une quinzaine de conseillers du commerce extérieur, dont la mission est explicitement « d’apporter aux pouvoirs publics une expertise sur les enjeux de l’économie maritime pour le développement du commerce extérieur de la France et son indépendance économique, énergétique et militaire ». Le GEEM doit rendre cet été un nouvel état des lieux du secteur ainsi que des recommandations.

Assises de l'Économie de la Mer : Emmanuel Macron les a compris...

 

Philippe Louis-Dreyfus, président du conseil de surveillance de Louis-Dreyfus Armateurs, lors de son interpellation du président de la république Emmanuel Macron ©AEM

Capitalisme financier et boursier

« À court terme, la filière va souffrir, c’est une évidence. À long terme, si la famille française de la mer va connaître des moments difficiles » écrivent Frédéric Moncany de Saint-Aignan et Philippe Louis-Dreyfus, « elle est aussi porteuse de grands espoirs pour demain. (…) Ses entreprises sont un vecteur majeur de relance économique, de projection française sur toutes les mers du monde et sur tous les continents. L’alliance de ces compétences est un outil de souveraineté nationale dans un monde où la concurrence internationale et les défis planétaires sont de plus en plus prégnants. »

Les deux cosignataires espèrent sans doute que la crise actuelle serve de déclic à un moment où les entreprises et les pays risquent de reconsidérer le sourcing dans une logique de localisation ou de relocalisation nationale.

Lors des Assises de l’Économie de la mer, bien avant que le Covid ne mette en évidence de façon aussi cruelle les effets pervers de la mondialisation, Philippe Louis-Dreyfus, souvent dans la préscience, interpellait le président Macron sur la dérive d’un capitalisme qui n’a plus rien d’industriel et cette vision court-termiste qui prévaut dans nombre d’entreprises. « C’est devenu la règle alors que le monde maritime, et notamment celui des armateurs, est le fait de sociétés familiales nécessairement régies par une vision à long terme des affaires », faisait-il observer au président de la République.

Emmanuel Macron lui avait alors longuement répondu, validant le diagnostic de « sur-accumulation » et « sur-accélération ». « La crise n’est pas celle de l’économie libérale ou de marché, mais celle d’un système hypercapitaliste qui est dans l’accumulation rapide. Il ne peut pas y avoir de gains excessifs et rapides sans revers de la médaille. On n’aime pas être sanctionné par un marché qui fait du trading permanent et spécule sur de la dette, mais, en contrepartie, ce marché irrationnel peut aussi survaloriser notre produit en quelque mois. Je plaide depuis longtemps [Davos 2018, NDLR] pour une réforme profonde du capitalisme ».

Frédéric Moncany de Saint-Aignan, président du Cluster maritime français ©AEM

 

Vertus du long-terme

Il avait alors donné sa méthode pour y parvenir dans un sens qui légitime les vertus du long-terme. « Le changement de notre organisation collective passe par une meilleure association au capital en redirigeant l’épargne des Français vers les entreprises françaises pour les rendre moins fragiles et dépendantes de la volatilité des marchés. Avoir des salariés qui deviennent parties prenantes de la stratégie de l’entreprise contribuera à sa réussite et à son enrichissement. Je crois beaucoup à la réconciliation des forces productives », avait-il détaillé avant de renvoyer la balle dans le camp européen qui, au demeurant, n’est pas à ce jour un marché financier intégré.

En attendant, les difficultés de la filière sont « rééelles », indiquent aussi les coauteurs du courrier, insistant sur les conditions spécifiques dans lesquelles des entreprises, déjà fragilisées par la crise, ont dû opérer. Les contraintes sanitaires, sociales et réglementaires internationales, qui ont allongé les temps de service, rendu difficiles les embarquements, compliqué les relèves, ont en effet été un véritable casse-tête de gestion.

Quant aux impacts, « la filière maritime, dans sa grande diversité de secteurs, est fortement sinistrée par la réduction d’activité drastique », rappellent-ils, « les armateurs de vrac, les chantiers navals et leurs sous-traitants, dont beaucoup d’entreprises sont à l’arrêt, mais aussi les ostréiculteurs et les mareyeurs qui ne trouvent plus de marchés export, sans parler du secteur des croisières, du nautisme et de la plaisance qui sont à l’arrêt complet depuis bientôt deux mois ».

Reste un demain incertain. Sauvetage ou relance ? Sur ce plan, les réunions avec le secrétaire général de la mer, dans le cadre du Comité France Maritime, qui réunit acteurs publics et économiques, se multiplient. Il en est ressorti un projet collectif « qui devra se construire autour des objectifs de transition énergétique, de sécurisation des chaînes logistiques, d’une indépendance stratégique, de la préservation de la compétitivité et des savoir-faire », indique le président du Cluster maritime français Frédéric Moncany de Saint-Aignan.

Adeline Descamps

*initiées par notre confère du Marin et du groupe Ouest-France