Propagation des faillites aussi rapide que le virus. Pire récession depuis les années 30. Retour des cavaliers de l’apocalypse… Il faut que les armateurs soient bien arrimés pour ne pas sombrer dans la dépression. Ou éviter de lire les belles promesses d’un monde meilleur qui leur sont actuellement offertes sur un plateau médiatique.

Par son ampleur, l'importance de ses effets immédiats - chômage massif, effondrement de la production dans les économies développées – et de ses impacts indirects à moyen terme, la pandémie partage des symptômes similaires à ceux de la Grande Dépression qui, partie des États-Unis, a fini par contaminer la planète. Entre 1929 et 1932, la production industrielle américaine avait baissé de moitié  et le taux de chômage était passé de 3,1 % à 24 %.

Les théoriciens de l’économie s’agaceront sans doute de cette tendance à vouloir trouver systématiquement des duplicatas historiques. Le Fonds monétaire international (qui n’existait pas dans les années 30) n’aura pas cette pudeur. Il n’a pas hésité à évoquer « la pire récession depuis la Grande Dépression » pour décrire la crise économique planétaire qui va succéder à la crise sanitaire.

L’institution multilatérale, spécialiste des plans de sauvetage pour renflouer les caisses des États dispendieux, table sur une dégringolade généralisée. La récession devrait atteindre 6,1% dans les économies développées. Aux États-Unis, où le filet de sécurité sociale existe peu et où le système de santé est défaillant, la contraction du PIB devrait être de 5,9 %. Dans la zone euro, le FMI prévoit un PIB en repli de 7,5 %. Dans la zone Amérique Latine et Caraïbes, la récession sera à peine moins marquée (- 5,2 %). Pour le Moyen-Orient et l'Asie centrale, la baisse serait plus mesurée, de 2,8 %. La Chine et l'Inde semblent mieux résister au naufrage, avec une croissance respective de 1,2 et de 1,9 %.

Conteneur : le grand vide

Effondrement du commerce international

« Le monde a radicalement changé en trois mois (...) Nous rencontrons une sombre réalité », a résumé Gita Gopinath, l’économiste en chef du FMI dans le dernier rapport sur les perspectives économiques mondiales. Des pans entiers de l’économie étant paralysés par des mesures de confinement, l’économiste prévoit une baisse de 11 % du volume d’échange de biens et services en 2020.

Les économistes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) estimaient en début de mois que le commerce mondial allait chuter de 32 % cette année, « très probablement à un niveau plus important que pendant la crise financière mondiale de 2008 », indiquaient-ils.

Dans le transport maritime de conteneurs, la récession s’est pour l’heure matérialisée par des retraits de capacité de transport sans précédent sur les lignes Asie-Europe et transpacifique. La capacité extraite du marché atteindrait désormais les 3 MEVP, selon Sea-Intelligence. 13 % de la flotte mondiale de porte-conteneurs se trouveraient ainsi au chômage. Au 11 avril, le total des suppressions annoncées pour avril et mai était estimé à 384 traversées, toutes lignes confondues. Selon les calculs du consultant, la chute de la demande pourrait coûter 6,4 Md$ à l’industrie du transport maritime au niveau mondial, pulvérisant les 5,9 Md$ de bénéfices que les 15 premiers transporteurs avaient totalisés ensemble.

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Insolvabilité

Le risque d'insolvabilité des transporteurs est réel, alerte Alphaliner. « La détérioration des perspectives économiques mondiales, qui a poussé les compagnies maritimes de transport par conteneurs à retirer une capacité sans précédent en avril et mai, va nuire aux flux de trésorerie et fragiliser encore plus leurs bilans ». Selon son analyse sur les Z-Scores * (formule utilisée pour évaluer la probabilité qu'une entreprise fasse faillite dans les deux ans), sept des onze transporteurs avaient des indicateurs inférieurs à 1,3 point fin 2019, soit une probabilité « très élevée » d'insolvabilité potentielle. Les quatre autres transporteurs (Hapag-Lloyd, Maersk, OOIL et Wan Hai) ont des Z-Scores plus sains, de 1,72 à 1,92 points, mais pourraient également être mis sous pression si la contraction de la demande se prolonge.

« Les transporteurs, dont le ratio d'endettement est élevé, sont particulièrement vulnérables », poursuit l’analyste spécialiste des lignes maritimes régulières, « en particulier pour ceux dont les dettes à court terme présentent des niveaux élevés et arrivent à échéance cette année ». Dans la catégorie au fonds de roulement dans le rouge vermillon : CMA CGM, Hapag-Lloyd, HMM, PIL, Yang Ming et Zim.

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Dégradation des notations

Fin mars, Moody's avait d’ailleurs dégradé la notation de plusieurs transporteurs, celles de Hapag-Lloyd, Maersk, MOL et NYK passant de « stables » à « négatives » tandis que CMA CGM était « sous examen en vue d'éventuelles dégradations ».

Si la référence à de précédents historiques est instructive pour « comprendre la dynamique de la reprise économique », veut croire un autre expert du transport maritime, force est de reconnaître que la littérature sur la trajectoire à tracer après des pandémies est encore abondante. En attendant, tout le monde glose sur ce « monde d’après » qui ne sera décidément plus « comme avant ». Pourtant, l’Histoire enseigne, qu’après chaque crise, « les gens » manifestent précisément l’envie de revenir aussi vite que possible à ce qu’ils faisaient dans « leur monde d’avant ». Dans ce cas, le transport maritime pourra bientôt reprendre son cours normal et n’avoir à gérer que le calendrier de ses investissements, glisse un consultant. 

Adeline Descamps

*La formule du score Z a été publiée pour la première fois en 1968 par Edward Altman, alors professeur adjoint de finance à l'université de New York.

 

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