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La compagnie pétrolière française a signé un accord avec Occidental Petroleum en vue de racheter pour 7,8 Md€ les actifs africains d'Anadarko. Selon l'issue des tractations entre Anadarko et Chevron, le groupe français renforcerait son influence en Afrique. Au-delà, le marché du GNL explose... 

Enième épisode dans la saga de la vente des actifs d'Anadarko Petroleum Corp qui est au centre d'un jeu de surenchères depuis deux semaines. Après avoir accepté d'être racheté par le géant américain Chevron (pour 33 Md$, dette non comprise), le groupe américain spécialisé dans les gaz naturel avait fait volte-face et repris mots avec Occidental Petroleum, le conseil d'administration estimant que sa contre-offre (revisitée par rapport à son offre initiale, soit 38 Md$) était bien plus bénéfique pour ses actionnaires. Occidental a aussi entre temps obtenu le renfort du milliardaire américain Warren Buffett, qui a annoncé y investir 10 Md$ via sa holding Berkshire Hathaway.

Cette intrigue non dénouée, Total a néanmoins annoncé le 5 mai avoir signé un accord avec Occidental Petroleum en vue de racheter pour 8,8 Md$ (7,8 Md€) les actifs d'Anadarko en Algérie, au Ghana, au Mozambique et en Afrique du Sud, ce qui renforcerait la position du groupe français sur cette zone où il est déjà fortement implanté. Cette transaction reste donc conditionnée à l'issue des tractations entre Anadarko et Chevron (voir actualisation plus bas). Dans le cadre de sa proposition de rachat, afin de financer l’opération, Occidental prévoit de vendre jusqu’à 15 Md$ d’actifs d’Anadarko.

Mais si Total mettait la main sur ce pan d'activité, il empocherait notamment le projet de production de GNL au Mozambique (ou du moins les 26,5 % qu'Andarko détient dans ce projet*), en attente d’une décision finale d'investissement dont l'échéance serait proche (le 18 juin selon un communiqué de la compagnie texane qui suivait une rencontre entre le président Filipe Nyusi et le PDG d'Anadarko, Al Walker). 

D'un point de vue plus global, l'opération le hisserait au 2e rang mondial des fournisseurs privés de GNL, derrière l'anglo-néerlandaise Shell et le 4e en intégrant les groupes publics, derrière Qatargas, Shell et le malaisien Petronas, indique un rapport du cabinet Wood Mackenzie. Pour rappel, fin 2017, le Français a repris les participations d’Engie dans le GNL, moyennant un chèque de 1,48 Md$, revendiquant désormais 10 % du marché (selon Patrick Pouyanné, son PDG). Il est par ailleurs prêt à investir dans de nouveaux projets géants au Nigeria, en Papouasie-Nouvelle Guinée ou en Russie.

Marché en plein essor 

En 2018, la demande mondiale de GNL a gagné quelque 27 Mt pour atteindre 319 Mt, dont 32 Mt mises en service, principalement aux États-Unis, en Australie et en Russie, selon Shell. L'anglo-néerlandais prévoit aussi que le volume de GNL échangé augmentera de 11 % cette année pour atteindre 354 Mt. Il y a cinq ans, il était de 239 millions, selon l'International Group of LNG Importers.

Le marché a explosé ces dernières années, les pays, en particulier la Chine, cherchant à réduire leur dépendance au charbon. Les progrès technologiques ont également permis aux États-Unis de débloquer des réserves abondantes et bon marché de gaz de schistes. Partant de zéro, les États-Unis sont devenus le quatrième exportateur mondial de GNL en trois ans. En outre, l'expansion continue de la capacité de regazéification de GNL en Chine met en évidence la possibilité d'une nouvelle expansion des importations de ce produit. Les installations flottantes (FSRU) remodèlent en effet le marché. Le GNL est enfin notoirement aidé par la réglementation qui impose dès 2020 des carburants marins à faible teneur soufrée ainsi que par des taux au comptant, au plus haut, depuis le dernier trimestre de 2018.

Le navire, marchandise la plus précieuse

Dans ce marché en plein essor, la marchandise la plus précieuse est le navire. La construction navale en est donc stimulée (65 commandes de méthaniers en 2018 contre 17 en 2017), et profite au premier chef, aux chantiers sud-coréens, spécialistes du segment. Hyundai Heavy Industries, Samsung Heavy Industries et Daewoo Shipbuilding & Marine Engineering (DSME) ont raflé 80 % des commandes de transporteurs de GNL en 2018 et avaient 37, 36 et 30 méthaniers, respectivement en commande fin avril. Et d’autres contrats mirifiques se profilent à l’horizon. Le Qatar a annoncé qu'il allait prochainement acquérir 50 à 60 méthaniers pour répondre à l’accroissement de 43 % de sa production de GNL d’ ici 2024. Une commande pour laquelle les Coréens, grands clients du Qatar, s'estiment bien positionnés car ils avaient fourni, entre 2004 et 2007, les 45 navires de la flotte gazière qatarie. Les chantiers navals chinois se positionnent en tout cas.

L’exportation de la production des champs gaziers du Mozambique des américains Anadarko et ExxonMobil devrait aussi se traduire par la commande d’une trentaine de navires. Par ailleurs, en Sibérie, près de Yamal, l’entrée en production d’Artic 2 devrait générer un besoin pour 12 méthaniers brise-glace supplémentaires.

Comme en 2018, une cinquantaine de méthaniers devraient entrer sur le marché en 2019, offrant une capacité de transport cumulée de 7,8 millions de m3 et portant la flotte totale à environ 550 méthaniers.

A.D

* Le reste du capital est détenu par le japonais Mitsui (20 %), l'indien ONGC Videsh (16 %), le mozambicain Empresa Nacional de Hidrocarbonetos (ENH) (15 %), l’indien Bharat PetroResources (10 %), le thaïlandais PTT Exploration & Production (8,5 %) et Oil India (4%).

 

[Actualisation le 9 mai 2019]

Chevron a décidé de ne pas surenchérir pour acquérir Anadarko. Le n°2 mondial pétrolier, dont la rentabilité est mis à mal pour les cours du brut et les difficultés structurelles du raffinage, a préféré ne pas aggraver sa situation financière. L'entreprise devrait être indemnisée à hauteur de 1 Md$ d'Anadarko au titre des indemnités de rupture et annoncé verser cette somme à ses actionnaires via une augmentation de 25 % à 5 milliards de dollars de son programme de rachats d'actions. Avec Anadarko, les deux groupes pétroliers cherchaient à mettre la main sur ses actifs dans la région du bassin permien (de l'Ouest du Texas au sud-est du Nouveau Mexique), qui abrite les principales réserves américaines d'hydrocarbures de schiste (extractions de 4,1 millions de barils par jour (Mb/j) en mars, d'après l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA). Le mariage Occidental-Anadarko constituerait une des plus importantes fusions dans le secteur pétrolier depuis le rachat en 2015 de BG Group par Royal Dutch Shell pour 61 Md$.