©HHLA / Dietmar Hasenpusch

 

À l’heure de la publication des résultats financiers, les deux exploitants de terminaux à conteneurs Eurokai et HHLA portent sensiblement le même discours. Il est actuellement impossible d'établir des perspectives de telles conditions de marché. Mais tous deux s’attendent à ce que leurs activités de logistique portuaire soient sévèrement sanctionnées par la crise sanitaire.

Une pierre, deux coups sur le range nord européen. Début mai, le heavy lord carrier Zhen Zua 26, navire spécialisé dans le transport de charges hors normes, a livré au cours du même voyage les deux dernières grues STS destinées au terminal à conteneurs de Hambourg CTB (Burchardkai), ainsi que deux autres grues pour Rotterdam.

Avec trois unités similaires acheminées en novembre 2019, les nouveaux portiques de Hambourg, fabriqués par l’opérateur chinois ZPMC, finalisent un investissement visant à permettre au terminal exploité par HHLA de traiter des unités de 23 000 EVP et de renouveler son matériel (les grues datant de 1998 pour les navires de 14 000 EVP ont été progressivement retirées). L’infrastructure est désormais équipée de plus de 30 grues à portique, dont 18 « megamax », d’une longueur de près de 80 m et capable d’atteindre 26 rangées de conteneurs. Après la mise en service des cinq nouveaux portiques à conteneurs, le nombre de postes d'amarrage pour les très grands porte-conteneurs (ULCS) passera de deux à trois sur le Waltershofer Hafen. 

Jusqu'à présent, le terminal n'a pas encore accueilli de porte-conteneur à 24 rangées de conteneurs, mais le HMM Algésiras (23 964 EVP), première unité récemment livrée d’une série de géants des mers pour l’armateur sud-coréen, fera escale au terminal de HHLA début juin pour son premier voyage sur le service FE4 Asie-Europe de THE Alliance. Les super jumbos au GNL de 23 112 EVP de CMA CGM, qui seront exploités sur son service phare FAL1, sont également attendus sur le premier port allemand… mais sur le terminal voisin et néanmoins concurrent d’Eurogate (CTH), qui est également en train d’agrandir un poste d'amarrage.

« Des changements spectaculaires de l'environnement macroéconomique » 

Ces manifestations de confiance cachent un environnement difficile dont sont comptables les résultats financiers des opérateurs. Dès mars 2020, la présidente du conseil d'administration de Hamburger Hafen und Logistik AG (HHLA), Angela Titzrath, prévenait que son exercice 2020 se matérialiserait par de probables fortes baisses des recettes et des bénéfices « en raison des changements spectaculaires de l'environnement macroéconomique ».

Ces anticipations contrastaient alors avec un exercice 2019 de bonne tenue malgré une dégradation de l'environnement du marché, en particulier au cours du second semestre. Le chiffre d'affaires du manutentionnaire allemand aux 135 ans d’existence a en effet augmenté de 7,1 % l’an dernier pour atteindre 1,38 Md€. Mais ses revenus ont davantage été tirés par ses opérations de croissance externe (intégration de l'opérateur de terminaux estonien HHLA TK Estonia) que par le développement organique. Car le volume de conteneurs manutentionnés dans ses trois terminaux allemands n’a que modérément augmenté : 7,6 MEVP ont été traités au cours de l'exercice 2019, soit une augmentation de 3,3 % par rapport à l'année précédente. À 221,2 M€, le résultat d'exploitation du groupe a augmenté de 8,3 % en 2019. Le bénéfice après impôts et intérêts minoritaires a en revanche diminué de 8 %.

« Une situation que nous n'avons jamais connue dans l'histoire de notre entreprise »

Comme anticipé, HHLA a mal démarré son nouvel exercice financier. Au cours des trois premiers mois de l'année, le chiffre d'affaires du groupe a diminué de 3,4 % (335,7 M€) et le résultat d'exploitation du groupe (EBIT) de 23 M€, soit une baisse de 38,6 %, pour atteindre 36,7 M€.

« Nous devons nous adapter à une situation que nous n'avons jamais connue dans l'histoire de notre entreprise et que nous ne pouvons pas influencer. 2020 sera l'une des années les plus difficiles dans l'histoire de HHLA », a commenté la présidente de son conseil d'administration. Son activité de logistique portuaire, qui est cotée en bourse, a enregistré une baisse de ses recettes de 3,7 % (327,4 M€) au cours des trois premiers mois. Le résultat d'exploitation est en chute libre de 41,7 %, à 32,5 M€.

Le revenu par conteneur en hausse... grâce aux frais de stockage

Dans le segment des conteneurs, le volume est en baisse de près de 4 %, à 1,8 MEVP dont 1,65 MEVP dans les trois terminaux à conteneurs de Hambourg, qui déclinent de 4,1 %. Les retards de navires dus aux violentes tempêtes qui ont frappé l'Europe du Nord et les annulations d’escales résultant de la pandémie de coronavirus ont affecté le fret en provenance de l'Extrême-Orient. Les terminaux internationaux d'Odessa et de Tallinn restent stables. Ils portent la croissance du groupe depuis quelques mois. Les recettes de cette activité se sont élevés à 195,6 M€ contre 200,9 M€ il y a un à la même période.

À quelque chose malheur est bon. Le revenu moyen par conteneur manutentionné à quai a en revanche augmenté de 1,1 % par rapport à l'année précédente, ceci grâce en partie aux frais de stockage engendrés par l'allongement de la durée de séjour suite aux retards provoqués par les conditions météorologiques.

« Il n'est pas possible de faire des prévisions fiables dans ces conditions, mais nous pouvons supposer que les recettes et le résultat d'exploitation de notre activité Logistique portuaire seront nettement inférieurs en 2020 », aura prévenu Angela Titzrath.

Adeline Descamps

 

Eurokai craint 2020

De son côté, l’autre exploitant portuaire hambourgeois Eurokai, propriétaire à 50 % du terminal à conteneurs d'Eurogate et à 83,3 % de Contship Italia, a annoncé un bénéfice consolidé de 70,2 M€ pour l'année 2019, soit une hausse de 9,7 % par rapport à l'année précédente. Dans son portefeuille, l’opérateur portuaire compte des installations principales en Allemagne et en Italie, mais aussi au Maroc, en Russie, à Chypre et au Portugal. Le groupe a ainsi traité 11,65 MEVP en 2019, soit une légère baisse (-1,3 %) par rapport à 2018, sachant que son portefeuille a évolué puisque sa participation dans Medcenter Container Terminal (MCT) à Gioia Tauro a été vendue à MSC-TIL l’an dernier. Jusqu'alors, Conship Italia, filiale commune d'Eurokai et d'Eurogate, détenait une participation de 50 % dans MCT.

Les terminaux allemands du groupe ont traité un volume de 7,6 MEVP (- 2 %), mais avec de grandes disparités : Eurogate à Bremerhaven (- 10,9 %), Wilhelmshaven (- 2 %) et Hambourg (+ 27,9 %). « La forte hausse d’Eurogate Hambourg doit être appréciée dans le contexte d'une année 2018 extrêmement mauvaise et peut donc être considérée comme un retour à la normale », analyse Alphaliner. Le terminal doit sa nouvelle performance à CMA CGM qui a transféré son service FAL3 du terminal concurrent HHLA à Eurogate (cf. plus haut). Une embellie temporaire puisque le FAL 3 ne desservira pas Hambourg pendant quelques semaines en raison de la crise actuelle. En revanche, en mai, Eurogate bénéficiera également du transfert d’escale de HHLA sur le FAL 1.

En Italie, les terminaux ont traité 1,91 EVP, en perte notable de 7,9 %. La vente du MCT n’en est pas l’explication car elle a été isolée de l’analyse. En revanche, cette perte trouve son origine dans la fermeture définitive du terminal de Cagliari à la mi-2019, lorsque le dernier client important – Hapag-Lloyd – a cessé de faire escale en Sardaigne.

En dehors de ses deux principaux marchés, le groupe a enregistré 2,14 MEVP, soit une hausse de 8,2 % par rapport à 2018. Une fois de plus, Tanger Med explose les compteurs, à 1,53 MEVP (+10,9%) et le nouveau terminal à Limassol assume un bon début, certes modeste en EVP (0,41 MEVP) mais en progression de 3,7 %. Ust-Luga, en Russie, qui, faute de conteneurs, est de plus en plus exploité pour le vrac sec, continue de décevoir son propriétaire : avec quelque 60 000 MEVP, il trouve encore de la marge pour tomber plus bas (- 9,9 %).

In fine, le groupe allemand a perdu 24 % de son chiffre d’affaires, passant de 344 à 261 M€, tandis que son résultat d’exploitation a bondi de 70 %, passant de 44 à 74 M€. « Ces tendances opposées s'expliquent en grande partie par les pertes de recettes et les gains ponctuels en espèces liés à la vente de Gioia Tauro », justifie l’analyste maritime Alphaliner.

« Il est actuellement pratiquement impossible d'établir des perspectives et des prévisions de croissance pour 2020, car la pandémie de coronavirus continue d'affecter le marché de manière imprévisible. Eurokai s'attend toutefois à ce que l'évolution des volumes sur ses sites soit sévèrement affectée », a indiqué la société. Avec un air de déjà entendu. 

A.D.