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Au 41e jour de grève, les ports et l’ensemble de la chaîne logistique demeurent les otages d’un projet de réforme des retraites sur lequel ils n’ont aucune prise. Une situation ubuesque qui commence à peser et à coûter. Les syndicats patronaux en appellent à nouveau à la responsabilité des pouvoirs publics et actionnent le levier du portefeuille. Ils exigent des défraiements et des mesures spécifiques de soutien. 

Au 41e piquet de grève tenu pour catapulter la réforme des retraites, plusieurs grands ports maritimes français étaient encore bloqués ce 14 janvier à l’appel de la fédération nationale CGT des Ports et Docks. Et la situation ne devrait pas s’améliorer. Le syndicat, qui a déposé un nouveau préavis de grève le lundi 13 janvier à minuit pour 72h, a annoncé une nouvelle opération ports morts de plusieurs jours, au moins jusqu’à jeudi. Au Havre, à Marseille (exceptés les bassins Ouest de Fos-sur-Mer), Rouen, Nantes-Saint Nazaire, La Rochelle, entre autres, les zones de fret étaient encore inaccessibles ce jour, bloquant tout accès aux zones de fret.

Depuis quelques jours, d’autres voix se font entendre, celles des usagers du port, tous dépités, certains font simplement entendre leur indignation, d’autres ont déjà jeté l’éponge tricolore pour privilégier d’autres ports, ceux d’Anvers ou de Barcelone.

Les syndicats professionnels, représentant les métiers logistiques et portuaires, n’ont de cesse de déplorer une situation qui réduit à néant tous les efforts commerciaux déployés ces dernières années pour retrouver la confiance des clients, qui avaient fui les ports français, échaudés par les longues grèves consécutives à l’adoption de la réforme portuaire. La « respectabilité » non encore complètement restaurée, Marseille, par exemple, commençait à peine à recueillir dans ses trafics les fruits de cette quête de crédibilité. Par un concours de circonstances, les blocages arrivent aussi à un moment où se tiennent les négociations contractuelles annuelles avec les armateurs et grands logisticiens.

Exonération des services portuaires

Dans un communiqué envoyé ce 14 janvier aux rédactions, TLF, TLF Overseas et la FNTR exigent cette fois des pouvoirs publics « le déblocage des ports et des mesures immédiates de soutien aux entreprises » de la chaîne logistique. Les organisations professionnelles, représentant les entreprises de transport et de logistique (terrestre, aérien et maritime et représentants en douane), avaient déjà, au 15e jour de grève, sifflé la fin de partie, appelant à la responsabilité de chacun pour ne pas « décrédibiliser une fois de plus nos places portuaires au profit de nos concurrents » et rappelant que la « stabilité sociale était un élément fondamental de la compétitivité des ports français. »

Les syndicats patronaux, qui sollicitent expressément un entrevue avec gouvernement d’ici la fin de la semaine, « demandent aux pouvoirs publics de réagir en apportant des mesures concrètes de soutien »  et de prendre les mesures nécessaires « pour assurer la libre circulation des personnes et des marchandises ».

Dans un courrier adressé le 13 janvier à l’ensemble des compagnies maritimes opérant sur les ports français et aux entreprises de manutention, Éric Hémar, président de TLF et Herbert de Saint Simon, président de TLF Overseas, ont demandé l’exonération de tous les jours de grèves dans le « calcul des frais de stationnement, gardiennage, branchement des conteneurs reefers, détentions et surestaries. »

Perte de trafic estimée à 40 % à Fos et à 80 % au Havre

 « La  FNTR a été reçue à Bercy il y a quelques semaines pour évaluer les mesures de soutien nécessaires aux entreprises de transports routier fragilisées par les mouvements sociaux. Des mesures spécifiques doivent être prises immédiatement en particulier concernant les entreprises travaillant avec les ports concernés », explique Jean-Christophe Pic, président de la FNTR. « En termes d’impact financier, il s’agit de dizaines de millions d’euros par jour de pertes sèches pour nos entreprises. La perte de trafic est estimée à 40 % pour le port de Fos, le double pour le Havre », assurent encore les trois organisations professionnelles, qui « s’interrogent sur l’absence de signal et de soutien du gouvernement alors même qu’une stratégie de relance portuaire avait été actée il y a quelques mois. »

L’OTRE (l’organisation des PME du transport routiers), qui évoque « une forme de sabotage de l’économie portuaire en général et du transport routier en particulier », a également demandé une audience au Premier ministre.

« Dérouter la marchandise coûte extrêmement cher »

« On se pose la question de fuir les ports français », confiait ces deniers jours au JMM, Thibaut San Galli, porte-parole des chargeurs au sein de l’Union maritime et fluviale de Marseille-Fos. « La rentabilité n’existe plus puisque le fret est dérouté vers des ports étrangers. Ça devient très grave. Les terminaux sont fermés à cause des dockers et nous sommes dans l’incapacité de récupérer les conteneurs à l’import et à l’export. La perte de visibilité sur notre chaîne logistique nous empêche de prendre des décisions. Dérouter la marchandise coûte extrêmement cher », s’alarmait le directeur overseas et transport chez Nestlé Waters.

La réponse à l’appel de la CGT est totale, a signifié Tony Hautbois, secrétaire général de la fédération à la presse au cours d’une conférence de presse prévue le lundi 13 janvier. « C’est 100 % de participation sur les sept grands ports maritimes et quasiment 100 % sur la quasi-totalité des autres ports où la CGT est présente comme Calais, Cherbourg, Saint-Malo, Lorient, Bastia ou Ajaccio ».

Le trafic ferry perturbé

 Corsica Linea, dont trois navires sont bloqués depuis vendredi par les marins grévistes de La Méridionale sur le port de Marseille, a décidé d’annuler tous ses départs à compter de ce mercredi 15 janvier et jusqu’à vendredi 17 janvier. À raison de six traversées par jour – quatre de Marseille vers différents ports corses et deux d’Ajaccio et de Bastia vers Marseille –,  ce sont 18 rotations au total qui ne seront pas assurées. La compagnie maritime, qui a pris le relais de la défunte SNCM, est doublement perturbée en raison d’un effet cumulé de « la grève des marins de La Méridionale » et du « blocage du port de Marseille dans le cadre du mouvement national de protestation contre la réforme des retraites. » Les lignes maritimes sur la Corse avaient été plutôt préservées jusque-là, les dockers assurant un service minimum afin de ne pas entraver le transport maritime sur l’île de Beauté.

Le syndicat des travailleurs corses (STC) et la CFTC de La Méridionale, qui ont appelé à la grève et au blocage des bateaux de Corsica Linea, demandent la conclusion d’un accord entre leur compagnie et Corsica Linea pour se partager la future desserte des cinq ports corses depuis Marseille à partir de janvier 2021 pour sept ans. Dans la délégation de service public (DSP) de six ans qui s’est achevée en 2019, les deux compagnies se partageaient les cinq dessertes. Entre temps, une DSP provisoire, qui prendra fin en 2020, sera complètement assurée par Corsica Linea.

La future desserte doit se faire dans le cadre d’une compagnie maritime régionale fondée sur un partenariat public-privé dans le cadre d’une société d’économie mixte à opération unique (Semop), qui serait détenue à 50,1 % par la collectivité de Corse (CdC) et 49,9 % par un actionnaire privé. L’opérateur (ou groupement d’opérateurs) privé sera sélectionné lors d’un appel public à la concurrence, dont les candidatures doivent être déposées le 14 février au plus tard. 

Au Havre, le trafic de ferries avec l’Angleterre est également complètement interrompu. Une douzaine de rotations au total ont déjà été annulées.

A.D.