Alors que la plupart des Grands Ports maritimes français ont fonctionné en pointillé en décembre et janvier en raison des mouvements sociaux engendrés par des raisons exogènes aux ports, Dunkerque a été relativement épargné. Une singularité qui a surpris et continue d’interroger. Un dialogue social plus mature ? La conscientisation d’une menace directe en raison de la proximité belge ? Une exception française en héritage de la réforme portuaire de 1992 ?

Chaque année, en janvier, ouvrant le bal des conférences de presse annuelles des Grands Ports maritimes français, Dunkerque convie les médias pour dresser le bilan de l’année écoulée et faire quelques annonces d’avenir. Cette année, l’événement assez couru a été annulée en raison des grèves… des agents de la SNCF, qui auraient privé de moyens de locomotion les journalistes en provenance, il est vrai, de toute la France et de l’Outre-Manche. À la différence de la plupart de ses homologues, les quais du Grand Port maritime du Nord ont surtout été perturbés de façon collatérale. Au terminal des Flandres, par exemple, où se concentre l’activité conteneurs de Dunkerque, seules deux escales ont été gênées par des mouvements partis des remorqueurs. L’activité a été bien plus impactée par des facteurs exogènes, en l’occurrence, les blocages des accés routiers ou les manifestations des employés de la centrale nucléaire de Gravelines, toute proche.

Pour autant, dans l’ensemble, le terminal a plutôt profité de la grève pour accroître ses trafics, certains navires y étant déroutés depuis Le Havre, dans une moindre proportion toutefois que les transferts à destination d’Anvers. Les dockers, quant à eux, n’ont pas mis en place à Dunkerque de grève prolongée comme ce fut le cas au Havre ou à Marseille par exemple. C’est d’ailleurs une tradition à Dunkerque depuis trois décennies : de tous les ports français, il est celui où les ouvriers portuaires font le moins grève.

Syndicalisme réformiste

La représentation syndicale des dockers n’y est pas étrangère : la Chambre syndicale des ouvriers du port mensuels et intermittents (CSOPMI) y est majoritaire, contrairement aux autres ports où la CGT est en position de force. Et la CSOPMI est justement née d’une scission de la CGT à l’occasion de la réforme portuaire de 1992. Cette dernière a rejoint, en 2013, la CFDT, qui soutient par ailleurs certains points du projet de réforme des retraites du gouvernement. Cette adhésion a entériné la modération de la CSOPMI. Moins prompte à entrer en grève que la Fédération nationale de ports et docks CGT. Plus hermétique à un syndicalisme de lutte. Plus mature dans sa façon de penser le dialogue social, analysent les uns et les autres. 

Mais encore ? Force est de reconnaître qu’ils sont peu nombreux à vouloir se prêter à l’analyse. Les acteurs portuaires sollicités pour la préparation de cet article, qu’il s’agisse des syndicats, des représentants des entreprises ou des autorités portuaires, n’ont pas répondu ou n’ont pas souhaité que leur nom soit cité. À mots couverts, ils se rejoignent néanmoins pour expliquer le cas particulier dunkerquois par la proximité belge. Un tropisme géographique qui fait des ports du Benelux une menace directe et immédiate du port français de la mer du Nord et que les parties prenantes auraient intériorisée. Le moindre blocage du trafic se traduirait, bien plus vite que dans tout autre port français, par un transfert des escales dans les ports belges ou néerlandais. Anvers n’est qu’à deux heures de route et Zeebrugge à une heure.

Ce voisinage a longtemps joué le rôle d’aiguillon compétitif pour préserver Dunkerque des mouvements de grève nationaux. Mais ce ne serait plus le cas aujourd’hui, soutient Patrick Guermeur, directeur général de Destock FCM : « Nous ne craignons plus les ports voisins. Les investisseurs belges sont aussi à Dunkerque et il ne faudrait surtout pas gâcher ces opportunités de développement de l’activité portuaire, explique lagent consignataire ayant aussi des activité d’entreposage, logistique et douane.

« Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de problèmes sociaux. Nous y faisons simplement face avec l’envie collective de ne pas briser l’élan de développement de Dunkerque. Il y a aussi une grande implication de la direction du port, qui a pris les devants en menant les négociations nécessaires, et en particulier avec les remorqueurs, traditionnellement plus portés sur la grève ». Résultats, les trafics n’ont pas souffert et le nombre de jours d’arrêt de travail a été limité, constate Patrick Guermeur, qui craignait pour les flux au terminal méthanier Dunkerque LNG, où son entreprise a une grosse activité. Véritable source de satisfaction, l’infrastructure, opérée par la filiale du groupe gazier belge Fluxys, tourne à plein régime. 

Étienne Berrier