©Eric Houri

 

Armateurs de France a organisé son assemblée générale de façon dématérialisée ce 6 avril. L’élection du successeur de Jean-Marc Roué était à l’ordre du jour. Si ce successeur sera connu le 7 avril, son identité ne fait déjà aucun doute. Bilan de quelques années de mandature. 

Le « paysan directeur général », comme l’avait si bien campé un portrait de Libé réalisé il y a quelques années, vient d’achever plusieurs mandats à la tête d’Armateurs de France, l’organisation professionnelle qui représente les intérêts de 50 entreprises exploitant une flotte de 1 000 navires marchands. Si le successeur du président du conseil de surveillance de Brittany Ferries sera officiellement révélé ce 7 avril, son identité ne fait aucun doute : Jean-Emmanuel Sauvée, président de Ponant, est pressenti depuis de long mois pour devenir le prochain président d'Armateurs de France.

Jean-Marc Roué quitte donc Armateurs de France après deux mandats de deux et un an. Sous sa mandature, plusieurs contretemps semblent s’être donnés rendez-vous. Il a hissé les voiles en 2017 alors que le Brexit commençait à se matérialiser et terminé son second mandat sur une crise sanitaire planétaire sans précédent. Entre temps, il a fallu accompagner le grand saut vers l’inconnu qu’a représenté la mise en œuvre de la réglementation sur la teneur en soufre des carburants marins et défendre le point de vue français dans les instances internationales sur la prochaine bataille du CO2. Et sur ce point, les armateurs français ont toujours veillé à placer leurs propositions en haut de la pile de façon à influencer les orientations futures et non à les subir. Un dogme hérité d’un ancien président de l’organisation: Philippe-Louis Dreyfus. 

Patte verte contre modernisation du cadre fiscal

Jean-Marc Roué aura eu durant sa mandature diverses obsessions somme toute frappées du bon sens paysan : préserver les acquis fiscaux d’un pavillon qui, sans cela, « ne jouerait pas à armes égales avec ses concurrents » : taxe au tonnage, exemption de la TCIPE et de contributions patronales au régime de protection sociale des gens de mer, exonération totale de l’impôt sur le revenu pour les navigants embarqués plus de 183 jours sur douze mois glissants… pour les plus emblématiques.

Formé au militantisme agricole, l’agriculteur-armateur finira par être l’homme qui murmure à l’oreille des politiques, lui qui déplorait, à peine assis à la présidence d’Armateurs de France, à la veille d’une élection clef dans la vie démocratique du pays : « Dans leurs programmes, les candidats à l’élection présidentielle ne portent pas la même attention au maritime qu’à d’autres secteurs ».

Pour se faire entendre, avec son bureau et son équipe*, il parviendra à obtenir quelques inflexions des pouvoirs publics en jouant habilement du green deal gagnant-gagnant : patte verte contre libéralisation du statut du marin français et modernisation du cadre fiscal. C’est tout le sens du projet fondateur de la mandature : « Objectif 2025 : cap sur la croissance bleue ». Ce sera ensuite toute l’adresse d’un engagement en faveur d’un « shipping responsable sur le plan sociétal et environnemental » prononcé le 2 décembre dernier, à la veille du grand rendez-vous annuel de la profession que sont les Assises de l’économie de la mer (AEM) et où était attendu un président de la République. Dans ce document, les armateurs s’engageaient à respecter une quarantaine de mesures allant bien au-delà de ce que leur imposent les réglementations actuelles. Cible atteinte. Dans son discours lors des AEM, Emmanuel Macron se félicitait que la compétitivité acquise grâce à un cadre fiscal favorable avait permis des investissements vertueux dans la flotte.

Suramortissement vert 

Pour assurer un verdissement exigeant de véritables ruptures technologiques et pallier des crédits maritimes à l’os, Armateurs de France a également obtenu un suramortissement fiscal permettant de déduire du résultat imposable une partie d’un financement dans des navires plus propres. Le syndicat travaille aujourd’hui à l’étendre à des contrats de construction au-delà du 31 décembre 2021 et à élargir l’assiette des navires éligibles, encore limitée aux seuls navires sous pavillon européen, dont les ports français représentent au minimum 30 % des escales. 

D’autres chantiers restent ouverts. AdF appelle de ses voeux l’instauration d’un fonds dédié au financement maritime ou d’un mécanisme de garantie sélective des crédits de financement. « Piloté par la Caisse des Dépôts et/ou la Banque publique d'investissement, il pourrait soutenir des projets en apportant des capitaux propres et convaincre des banques et investisseurs privés de s'y engager », soutenait l’association. Les armateurs attendent toujours par ailleurs la concrétisation d’un outil inscrit dans la loi Économie bleue de 2016, celle d’une flotte stratégique « afin d'assurer les approvisionnements, maîtriser les flux du commerce extérieur, mais aussi garantir notre indépendance énergétique ».

Un pavillon attractif mais méconnu

Trois années n’auront en revanche pas suffi pour inverser la tendance et venir à bout de l’inexorable attrition du pavillon français, passé sous le seuil de 200 navires en 2014. En dépit d’avantages considérables, de ses enjeux pour la souveraineté économique d’un pays, le registre international français (Rif) peine toujours à enrôler de nouveaux membres après quinze ans d’existence. Si l’érosion vers les registres d’immatriculation étrangers a été endiguée, le pavillon tricolore reste faible numériquement, « trois à quatre fois moins élevé que dans de nombreux pays européens, vingt fois moins que dans certains pays dans le monde ». Pour contrarier ce destin, nul ne contestera que le sens marin et la connaissance des vents ne suffisent pas.

Adeline Descamps

* Président suppléant : Marc Etcheberry (Geogas Maritime SAS) ;  Président sortant : Gildas Maire (Louis Dreyfus Armateurs) ; Trésorier : Fernand Bozzoni (Socatra) et les délégués généraux qui l’ont accompagné : Hervé Thomas puis Jean-Marc Lacave