Les majors du secteur de la croisière n'ont pratiquement plus de revenus. Les compagnies américaines ont été exclues du plan de sauvetage massif à 2 000 Md$ adopté par le Congrès américain le mois dernier. Elles ont vu leur capitalisation boursière partir en fumée. Première réaction : Carnival fait entrer un fonds saoudien à son capital.

« Même les entreprises en difficulté peuvent encore lever des capitaux, ce qui est bon signe pour l'économie, du moins pour l'instant », a commenté un investisseur américain après que le fonds d'investissement public saoudien a annoncé avoir acquis une participation de 8,2 % dans Carnival, faisant rebondir le cours de son action déprimée depuis le début de l’année. Le groupe américain, qui détient 50 % du marché mondial des croisières avec près de 11,5 millions de voyageurs par an, annonçait le même jour avoir vendu 71,88 millions d'actions au prix de 8 dollars.

Carnival a donc réussi le tour de force à susciter encore de l’intérêt alors que le leader mondial est sans revenus, débourse chaque mois entre 1 et 10 M$, que 16 nouveaux paquebots doivent lui être livrés en 2025 et… que la croisière s’avère être une destination mortelle. La compagnie, qui possède dix des marques parmi les plus connues de la planète (Carnival Cruise Line, Princess Cruises, P&O Cruises, P&O Cruises Australie, Costa, AIDA, Holland American Line, Cunard et Seabourn), est considérablement fragilisée par la crise sanitaire mondiale, alors que pas moins de sept de ses paquebots se sont révélés être des nids à virus. Certains ont été tristement médiatisés pour leurs mésaventures, du Diamond Princess assignés à quai pendant des semaines au parcours de croix du Zaandam, qui faute de trouver un port où accoster, n’a pas pu sauver quatre vies. 

Suffisamment de liquidités pour survivre

Les marchés n’ont pas tardé à la sanctionner. Depuis le début de l’année, le cours de son action a plongé de 85 %, passant de 51,90 $ à la mi-janvier à moins de 8 $ ces derniers jours. Le fonds souverain saoudien aux 320 Md$ d’actifs, dirigé par le gouverneur Yasir Al-Rumayyan et contrôlé par le prince héritier Mohammed bin Salman, a révélé avoir acheté 43,5 millions d'actions valant 369,3 M$, ce qui en ferait le deuxième investisseur de la compagnie. Le principal actionnaire de Carnival reste le président Micky Arison, avec une participation de 17,07 %.

À la suite de l’opération, le directeur général de Carnival, Arnold Donald, a déclaré que la vente générerait suffisamment de liquidités pour que la société puisse « survivre sans revenus jusqu'en 2021 ». À l’instar de l’ensemble des compagnies de croisières mondiales, Carnival a suspendu toutes ses activités depuis la mi-mars et ce, au moins jusqu’à mi-mai. Pour autant, Arnold Donald ne semble donc pas envisager un réel redémarrage avant l'an prochain.

Dans un document réglementaire, révélé par les médias américains, la compagnie indiquerait que les réservations pour les croisières de 2021 réalisées les deux premières semaines de mars ont été « considérablement moins bonnes » qu'un an plus tôt. Et celles pour le reste de l'année 2020 sont « significativement plus basses », malgré des réductions de prix importantes. La société a également déclaré qu'elle avait 4,7 Md$ de dépôts de clients en date du 29 février. Toutefois, bonne nouvelle pour sa trésorerie, 45 % des clients ont accepté pour l’instant l’avoir en guise de compensation, ce qui lui épargne le remboursement.

Exclues du plan de relance

Également à cours de cash, les deux autres grands opérateurs de croisières, qui ont aussi leur siège aux États-Unis à Miami, se démènent pour rester à flot. Norwegian a sollicité une ligne de crédit de 1,55 Md$. Royal Caribbean a obtenu un prêt de 2,2 Md$, en utilisant ses navires comme garantie.

Carnival, Norwegian et Royal Caribbean ont pensé bénéficier du plan de sauvetage massif de l’économie américaine à 2 000 Md$. 500 Md$ doivent être alloués sous forme de prêts et garanties aux grandes entreprises américaines. Or, pour cela, elles doivent avoir été « créées » ou « organisées » aux États-Unis et y avoir localisée la majorité de leurs emplois. La lecture stricte de ces critères exclue d’emblée les croisiéristes. Avec une domiciliation dans des pays paradis fiscaux comme les Bahamas, qui leur permet d’employer des marins étrangers et d’échapper aux impôts américains, les trois Américaines se trouvent en difficulté pour plaider leur cause.

Mais certains pensent déjà à des stratégies de contournement. Les agences gouvernementales des États et les collectivités locales pourront bénéficier d'une tranche de financement distincte de 150 Md$. La Floride – berceau géographique de l'industrie de la croisière –, devrait recevoir quelque 8 Md$, selon une analyse du National Council of State Legislatures. Une partie de ce financement pourrait être dirigée vers les autorités portuaires locales, particulièrement investies dans le secteur.

Adeline Descamps