Le groupe de logistique suisse, parmi les 10 premiers acteurs mondiaux, acquis par l’armement français, sera immatriculé en France dès 2020. Édouard Philippe a inauguré le 14 novembre son siège au sein des anciens entrepôts portuaires métamorphosés de Marseille. Fin du premier acte. La partie la plus délicate à jouer reste le retour à la rentabilité de son acquisition.

Pour la visite à Marseille du premier Ministre Édouard Philippe, qui devait clôturer un Conseil national de l’industrie « décentralisé », entouré de Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, d’Élisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire et d’Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Rodolphe Saadé, avait bien fait les choses. Le PDG de CMA CGM avait convoqué un temps havrais – petite pluie fine ­—et préparé une annonce de nature à flatter l’écharpe tricolore. « Ceva Logistics, entreprise domiciliée en suisse, deviendra en 2020 une entreprise fiscalement française et c’est depuis Marseille qu’elle se développera. De cette ville où nous sommes devenus un géant mondial du transport maritime et parce que nous sommes très attachés à la France et à ce territoire », a signifié celui qui a repris les rênes du 4e armement conteneurisé mondial (21 MEVP transportés) fondé par son père, Jacques Saadé.

Édouard Philippe a donc entamé sa journée marathon dans la ville, qui n’entre dans aucun cadre familier, avec des conditions telles « qu’il s’y sente bien », s’est amusé Renaud Muselier. Le président de la région qu’il a rebaptisée Sud, devenu il y a quelques jours le président de l’association des Régions de France, a engagé 1,5 M€ dans le plan de digitalisation qui « doit permettre à Ceva de répondre efficacement aux attentes de ses clients », a souligné Rodolphe Saadé. 

Accueil républicain devant les locaux de Ceva aux Docks de Marseille @AD

200 emplois 

Située au cœur des Docks, anciens entrepôts portuaires métamorphosés, l’entreprise emploie d’ores et déjà 170 collaborateurs issus de 25 nationalités. Les effectifs devraient être portés à 200 d’ici à la fin de l’année 2019, sans que l’on sache vraiment s’il s’agit de créations d’emplois ou de transferts.

L’acquisition du géant de la logistique mondial (78 000 personnes, chiffre d’affaires de 7,4 Md$, 750 entrepôts totalisant 9 millions de m2 d’entrepôts) avec notamment Airbus, Renault, Roll Royce pour clients, est à ce jour l’incarnation la plus visible de la vision que porte Roldolphe Saadé. Le dirigeant est convaincu que les clients recherchent une offre complète, de bout en bout, « combinant transport maritime, terrestre, aérien et solutions d’entreposage ». Et c’est cette conviction qui le pousse à embarquer son groupe dans un processus d’intégration verticale auquel ne se prêtent pas forcément tous les grands armements.

Réécrivant un peu l’histoire, il rappelle que son groupe a acquis l’entreprise suisse « à l’époque détenue par des fonds américains » en prenant progressivement le contrôle via une OPA amicale. Quand il lance son assaut en début d’année sur les titres du groupe suisse, CMA CGM détient déjà 24,99 % des titres du groupe suisse, acquis en 2018. Le secteur de la logistique bouillonne. Le groupe danois DSV, qui a du cash et veut se développer rapidement, a soif d’acquisitions. Et c’est sa tentative sur Ceva Logistics qui va contraindre l’armateur marseillais à précipiter sa montée au capital du logisticien à hauteur de 33 %, une opération sans doute prévue mais pas dans ce timing. Il finalise en avril avec 97,89 % du capital-actions et des droits de vote. Près d'une année et demie après son entrée en bourse, le groupe de Baar est décoté de la bourse suisse en octobre dernier par le groupe français qui ainsi met la main sur les actions qu'il ne détenait pas encore. Fin du premier acte. La partie la plus délicate à jouer reste désormais le retour à la rentabilité, sujet qui anime particulièrement les analystes.

Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM et Édouard Philippe, premier Ministre, lors de l'inauguration de Ceva Logistics à Marseille ©CMA CGM

Redressement entreprise en 2014

Dans le document portant le projet industriel de Ceva Logistics à horizon 2021, la priorité est mise sur la poursuite du redressement de l'entreprise, amorcée en 2014, notamment par la diversification sectorielle et géographique, via la consolidation d'une nouvelle offre dans des activités à plus forte valeur ajoutée (logistique de la chaîne du froid, Sea Full et Less than Container Load, opérations douanières), des secteurs à plus forte croissance (e-commerce, distribution) et dans des zones géographiques à potentiel (Asie, Moyen Orient, Afrique). Elle compte aussi tirer profit du back office du groupe CMA CGM et des synergies commerciales avec CC Log, activités logistiques de l’armateur, qui lui ont été versées (630 M$ de CA en 2018). L’ensemble consolidé CC Log/Ceva prévoit d'atteindre le million d’EVP à horizon 2021 (contre 170 000 EVP à ce jour) et un chiffre d’affaires de 9 Md$ en 2021.

« Nous allons d’abord redresser Ceva, n’a pas dissimulé Rodolphe Saadé, et on voit déjà les premiers signes de cette nouvelle dynamique. Des contrats ont été emportés mais il y a encore du travail. Nous allons entreprendre un grand programme de digitalisation pour la rendre plus compétitive et lui permettre de répondre efficacement aux attentes de ses clients ».

Pour l'heure, l'endettement de Ceva se creuse. Il a atteint 62 M$ au premier semestre de l'année alors que l’entreprise avait déjà enregistré une perte nette de 242 M$ en 2018. CMA CGM n'a pas tardé à annoncer un plan d’économies portant sur 1,2 Md$ pour 2019.

Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM, Élisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire​, Édouard Philippe, premier Ministre, Renaud Muselier, président de la région Sud, lors de l'inauguration de Ceva Logistics à Marseille ©CMA CGM

Liquidités dégradées

Le 25 septembre, Moody's a dégradé de B1 à B2 la note de crédit corporate de la compagnie maritime, toutes deux qualifiées de « hautement spéculatives ». De toutes les compagnies maritimes notées par Moody's, CMA CGM est actuellement la moins bien notée en raison de sa dette et de sa situation de liquidité qui s’est « sensiblement détériorée au cours des douze derniers mois dans la foulée de l'acquisition de Ceva Logistics ». La compagnie est également engagée dans un programme d'investissements conséquents (9 mégamax alimentés au GNL et 15 navires de 15 000 EVP) dans un contexte de marché peu porteur. La dette totale de CMA CGM s'élevait à 20,02 Md$ fin juin contre 9,18 Md$ à la fin décembre de l'année dernière.

Pour  franchir le gué, le transporteur est en pourparlers pour céder certains de ses actifs portuaires (CMA Terminals). Il pourrait être tenté en outre de trouver un acheteur pour reprendre une participation minoritaire dans Ceva Logistics. « Une fois la rentabilité atteinte, on la fera grandir. La France avait déjà un leader mondial du transport maritime, elle a désormais un géant mondial du transport et de la logistique avec un chiffre d’affaires de 30 Md$ et 110 000 personnes », ne démord pas Rodolphe Saadé.

 Pour Édouard Philippe, « cette installation en France est incontestablement une bonne nouvelle. Lindustrie est une chance pour la France. Elle y a un avenir. Et si la logistique peut prospérer en France avec cette installation, c’est une excellente nouvelle qui justifie le fait que je sois ici pour la célébrer avec prudence et humilité » a conclu sa première séquence marseillaise le premier Ministre, qui a quitté l’entreprise sous des trombes d’eau. Dans l’après-midi, il devait dresser le bilan des actions mises en œuvre pour soutenir l’industrie et faire le point sur l’avancement des travaux de préparation du Pacte productif 2025.

Adeline Descamps