Le Marco Polo fait partie de la flotte des six paquebots de la compagnie, acquis auprès des grandes compagnies. ©DR

 

C’est la troisième victime de l’épidémie en quelques semaines après Pullmantur et Birka Cruises. Faute d’avoir trouvé les liquidités dont elle aurait eu besoin pour passer le mauvais cap, la compagnie de croisière britannique se voit condamnée par la conjoncture. Les deux professionnels, à l’origine de la création de la filiale française de CMV, ne jettent pas l’éponge. Ils se lancent dans une course de fonds pour préserver leur projet.

« Nous sommes au regret de vous informer que South Quay Travel Ltd, qui opérait sous le nom de Croisières Maritimes & Voyages, a été placée sous administration judiciaire le 20 juillet », peut-on lire sur le site web de l’entreprise. La pandémie vient de faire une nouvelle victime avec cette compagnie mise en liquidation judiciaire ces dernières heures avec l’ensemble de ses bureaux de vente en Australie, en France, en Allemagne et aux États-Unis. Cela faisait quelques semaines que l’entreprise était en quête de liquidités de façon à passer le gué de cette épidémie qui a contraint les croisiéristes à suspendre toutes leurs opérations en mars. En juin, elle s'était vu refuser un prêt de 25 M£ par la Barclays Bank et était en discussion avec d'autres banquiers et investisseurs potentiels.

Les administrateurs – Paul Williams, Phil Dakin et Edward Bines de Duff & Phelps – ont laissé entendre que le Foreign & Commonwealth Office du Royaume-Uni a donné le coup fatal à cette entreprise. Il y a quelques jours, le FCO avait vivement conseillé aux voyageurs britanniques de renoncer à des croisières internationales en mer, fonds de commerce de CMV. 

Cruise Maritime Voyages, qui exploite les paquebots Astoria, Astor, Marco Polo, Magellan, Vasco de Gama et Colombus, emploie quelque 4 000 personnes et a transporté près de 150 000 passagers pour un chiffre d’affaires de 280 M€ en 2019. La flotte devait s’étoffer de deux nouvelles unité en 2021 – Pacific Dawn et Pacific Ariar (rebaptisés Amy Johnson et Ida Pfeiffer) – acquis auprès de P&O Cruises Australia, qui devait accroître sa capacité de 30 % pour atteindre 9 000 passagers. L’Astoria, affrété, devait être restitué en 2021.

Cruise Maritime Voyages échangent des passagers en mer

Taux de réservation de 90 % pour 2020

CMV, qui se décrit comme la plus grande compagnie de croisières indépendante du Royaume-Uni, opère depuis 2009 des itinéraires dits « no fly » pour les passagers nationaux au départ exclusif des ports britanniques. Spécialisée dans les itinéraires thématiques à prix compétitifs pour les passagers seniors, elle avait fait état d’un taux de réservation de 90 % pour 2020 avant que la pandémie ne frappe.

Mi-juin, l'Agence britannique des gardes maritimes et côtiers (MCA) avait immobilisé cinq de ses six paquebots en raison de violations à la Convention du travail maritime (CTM) – contrats de travail expirés et/ou non valides, retards de paiement des salaires – alors que les marins étaient à bord depuis plus de 12 mois. Comme des centaines de milliers de marins dans le monde, les membres d'équipage ont été pris au piège des restrictions de voyage consécutives à la fermeture des frontières. Certains des ressortissants indiens présents à bord des navires de CMV avaient alerté la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF) quant à leur condition de reclus. 

Situation critique dans la croisière

La situation est critique dans la croisière. Fin juin, la compagnie espagnole Pullmantur Cruises, une entreprise commune de Cruises Investment Holding et de Royal Caribbean Group, s’est déclarée en insolvabilité. Début juillet, l'opérateur de croisières courtes Birka Cruises, basé en Suède, a annoncé sa faillite.

Les leaders, américains, du marché ne sont pas épargnés. À cours de cash, le leader mondial Carnival Corp. mais aussi Royal Caribbean ou Norwegian se démènent pour rester à flot. Royal Caribbean, a dû mettre ses navires en gage pour se renflouer. Carnival qui obtenu plus de 10 Md$ d’argent frais, est en train de négocier un report de livraison de ses 16 paquebots en commande et envisage d’envoyer à la casse 13 navires. 

Une ambition française

Depuis 2016, le groupe britannique exploite en France l’Astoria (500 passagers), en affrètement estival avec le parisien Rivages du Monde. Mais CMV est devenu plus visible en France car il y portait une ambition. Aux premiers jours de janvier, la compagnie avait hissé le pavillon de sa filiale à Marseille, au boulevard des Dames, siège de la Transat. Un projet porté par Cédric Rivoire-Perrochat et Clément Mousset, ce dernier fut le directeur France du grec Celestyal Cruises pendant six ans. Les deux hommes, qui partagent une passion commune pour le paquebot France, portaient un projet de création d’une compagnie de croisière mais voulait le faire en partenariat avec un opérateur aguerri du secteur. Contacté parmi d’autres, Cruise &Maritime Voyages s’était montré le plus intéressé.

Le navire que devait exploiter CMV France à compter de 2021 était l’Astor, rebaptisé Jules Verne, positionné à Marseille en automne et hiver et au Havre en été. Pour la saison inaugurale, pas moins de vingt itinéraires devaient être proposés en Méditerranée, vers les îles grecques, l’Égypte, la mer Noire ou encore les Canaries et Madère. Et à compter de 2022 était prévu un tour du monde au départ de Marseille avec une arrivée au Havre, en 124 jours.

Clément Mousset, directeur général de CMV France : « Nous voulons revenir à la croisière telle qu’elle se pratiquait jusqu’à l’arrêt du France »

Résilience

Désormais lâchés par leur partenaire, les deux Français n’abandonnent pas pour autant leur projet, confie Clément Mousset au JMM. « Nous avons informé nos partenaires de notre volonté de reprendre la compagnie à notre nom. Nous envisageons une levée de fonds et sommes en quête de partenaires. Nous ne changerons ni la philosophie ni la trame de notre projet. Nous espérons même respecter la programmation actuelle. »

Avec ce projet, les deux professionnels entendaient renouveler le genre et retrouver l’esprit de la croisière d’antan et les fondamentaux des années 70 lorsque naviguait le paquebot France. « Aujourd’hui, le navire a pris le pas sur la destination. Nous, on prend le parti inverse », indiquait Clément Mousset dans un entretien au JMM « Lorsque la croisière s’est développée en France dans les années 2000, les compagnies ont débarqué avec des navires à la capacité d’accueil de 3 500 passagers. Si bien qu’entre les années 70 et 2000, les Français n’ont pas connu de périodes intermédiaires. Une large partie de la clientèle potentielle s’est coupée de cet univers à ce moment-là. C’est aussi pour cette raison que CMV France se positionne avec un navire de 550 passagers, certes pour minimiser les risques mais aussi et surtout pour offrir une qualité de services en accordant particulièrement une grande importance à la gastronomie et à la culture française. Nous voulons que le Jules Verne soit l’ambassadeur de la France sur les mers du globe. » Reste à convaincre les investisseurs de s’engager dans un secteur subitement plongé dans le noir alors qu’il était sous tous les projecteurs avant d’être fauché par la crise sanitaire. 

Adeline Descamps avec Robert Jaques (au Royaume-Uni)