Le Royaume-Uni a annoncé vendredi le déploiement d'un deuxième navire de guerre – le HMS Duncan – dans le Golfe, après le HMS Montrose. Il serait question d’un 3e, le HMS Kent.

Avec les événements du week-end dans le Golfe, le nombre de pétroliers ayant fait l’objet d’attaques ciblés dans cette région hautement stratégique pour le pétrole est désormais porté à six. En six semaines. Amalgamées avec les autres risques qui pèsent sur le transport maritime, en particulier les guerres commerciales, les tensions ajoutent à l'instabilité économique mondiale. 

Les événements des six dernières semaines ont rappelé à ceux qui auraient oublié que le grand réservoir de pétrole au monde qu’est le Moyen-Orient reste un creuset de tensions géopolitiques mondiales, synonyme de tous temps de turbulences et de conflits, à l'origine d’ailleurs de la volatilité des prix du pétrole depuis des décennies.

Alors que la juridiction de Gibraltar a prolongé de 30 jours la détention du Grace 1, ce pétrolier iranien arrêté par les autorités de Gibraltar aidées par la marine britannique, la saisie de deux navires de guerre par les autorités iraniennes dans le détroit d'Ormuz a été annoncée à la veille du week-end. Ce qui porte à six le nombre de tankers pris en otages, entre autres, de la détérioration des relations entre Washington et Téhéran depuis la dénonciation par l'administration américaine du fameux pacte scellant un accord sur le nucléaire, et avec le Royaume-Uni, pourtant toujours membre de l'accord de Vienne conclu en 2015 entre l'Iran et la Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie. 

Pour le Grace 1, une nouvelle audience a été fixée au 15 août 2019, a annoncé le gouvernement du territoire britannique d'Outre-mer dans un communiqué, réaffirmant qu'il avait les preuves que le navire avait bel et bien à bord 2,1 millions de barils de pétrole brut léger, contrevenant en cela aux sanctions imposées par l’UE à l’encontre de la Syrie. L’Iran a qualifié la saisie d'illégale car le pays n'est pas membre de l'UE. Pourtant, la semaine dernière, les parties prenantes, qui n’ont pas rompu le dialogue, faisaient mine, de part et d’autre, de vouloir désamorcer la crise et partageaient des « échanges constructifs »

Enième événement

Un nouvel incident a néanmoins moins relancé la tension à la veille du week-end lorsque les autorités iraniennes ont saisi un pétrolier de l’armateur Stena Bulk battant pavillon britannique alors qu'il traversait le détroit d'Ormuz. Le Stena Impero, d'une capacité de 46 575 tpl, a été arraisonné pour « violation du droit maritime international », selon une déclaration qui aurait été publiée par le Corps des gardiens de la révolution islamique du pays (IRGC).

L’armement suédois et l’exploitant du navire, Northern Marine Management, ont assez rapidement confirmé que le pétrolier MR2 (construit en 2018) avait été approché par une petite embarcation navale et un hélicoptère vers 16 h 00 heure locale le 19 juillet. Le navire aurait soudainement dévié de sa route vers Jubail pour se diriger vers le nord en direction de l'Iran.

« Il y a 23 marins de nationalité indienne, russe, lettone et philippine à bord. Aucune blessure n'a été signalée et la sécurité et le bien-être de notre équipage demeurent notre priorité. Nous sommes en contacts étroits avec les autorités britanniques et suédoises pour résoudre cette situation et nous sommes en liaison étroite avec les familles de nos marins », a assuré déclaré Erik Hanell, président et directeur général de Stena Bulk, dans un communiqué.

Un deuxième pétrolier, sous drapeau du Libéria, mais géré par le Britannique Norbulk Shipping, a également été arraisonné par l’armée iranienne le même jour. Mais le Mesdar de 315 000 tpl fut ensuite autorisé à reprendre son voyage.

Déclaration préalable de navigation

La situation soulève de très sérieuses questions pour les navires dans le détroit d'Ormuz si bien que les assureurs se sont relayés dans les médias ces dernières heures pour informer sur les impacts en termes d'assurance qu’engendrerait la navigation dans cette zone maritime, stratégique pour les flux pétroliers (pour rappel, un tiers du pétrole brut mondial acheminé par voie maritime), mais néanmoins devenue très dangereuse au point d’être classée en risques de guerre.

Les armateurs, dont les navires deviennent des cibles et des proies dans le Golfe, sont désormais astreints à une déclaration préalable de navigation et à une surprime, que les armements ont successivement (déjà) retranscrit en surcharges pour risques de guerre – entre 36 et 42 $ par EVP – pour toutes les marchandises expédiées depuis ou vers Oman, les Émirats Arabes Unis, l'Arabie Saoudite, le Koweït, l'Irak, le Qatar et Bahreïn. L'organisation représentant les intérêts des armements en France, Armateurs de France, estime pour sa part que cela pourrait aussi engendrer une augmentation des salaires des marins en opération dans cette zone. Se pose naturellement la question de la protection de ces bâtiments qui ne sont pas classés Défense. D’où l’appel de Washington à la création d’une escorte internationale, qui ne fait pas forcément recette, certains pays veillant à ne pas être entraînés dans un conflit par l'initiative américaine.

Martin Dorsman, secrétaire général de l'ECSA, l'organisation représentant les armateurs européens, demande pour une solution internationale, estimant que « le droit international et la liberté de navigations ont été violés ».

Réunion stratégique au Royaume-Uni ce 22 juillet 

Le Royaume-Uni a annoncé vendredi le déploiement d'un deuxième navire de guerre – le HMS Duncan – dans le Golfe persique, après le HMS Montrose. Il serait question d’un 3e, le HMS Kent actuellement à Portsmouth et du navire de soutien Wave Knight, qui serait en Méditerranée occidentale, mais ces deux derniers ne seraient pas directement liés aux tensions avec l'Iran. Il serait par ailleurs question d'un gel des avoirs (financiers) iraniens. Theresa May a présidé ce matin, l'un de ses derniers actes en tant que Premier ministre, une réunion d'urgence du COBRA (Cabinet Office Briefing Room A). Les décisions prises dans ce cadre doivent être annoncées au Parlement britannique dans la journée*. L'État-major de la Marine française n’a pour l’heure pas déclaré de moyens supplémentaires dans cette région, une frégate avec son hélicoptère y sont stationnés en permanence.

Les assureurs londoniens ont d'ores et déjà fait connaître des « mesures extraordinaires », un certain nombre d’entre eux ayant pris la « rare décision » d'émettre des avis d'annulation de sept jours sur les polices de fret pour risque de guerre au même titre que pour la coque. Ce que les importateurs et affréteurs n’avaient sans doute pas prévus. Les surprimes pour un VLCC totalisant une valeur majeur de 100 M$ de marchandises pourraient ainsi atteindre 250 000 $, ont calculé les médias anglo-saxons.

Dégradation de la situation collatérale

La Chambre internationale de la marine marchande (ICS), qui avait déjà alerté il y a quelques semaines quant à la sécurité des équipages, a de nouveau appelé toutes les autorités « à travailler ensemble pour trouver une solution rapide à la situation et à veiller à ce que les équipages soient en sécurité », rappelant que « la liberté de navigation est vitale pour le commerce mondial (...). Au XXIe siècle, il n'est pas acceptable que les gens de mer et les navires deviennent des pions de quelque façon que ce soit, ils doivent pouvoir opérer en toute sécurité ». La dégradation de la situation se voit aussi ailleurs. Les attaques à la roquette contre Bassorah et le tir d'un drone américain dans l'espace aérien international au-dessus du détroit d'Ormuz contribuent à alimenter les angoisses.

La perturbation des flux et des prix pétroliers, de la demande de transport maritime, dans un contexte de ralentissement économique mondial et d'affaiblissement de l'influence de l’OPEP en proie à des frictions internes entre ses membres, nourrissent d'ores et déjà toutes les spéculations des analystes... 

Adeline Descamps

[*Actualisation en fin de journée avec la contribution de Robert Jaques, correspondant du JMM à Londres]  « Nous allons maintenant chercher à mettre sur pied une mission de protection maritime dirigée par l'Europe pour soutenir le passage en toute sécurité de l'équipage et des marchandises dans cette région vitale » a déclaré au Parlement le ministre britannique des Affaires étrangères Jérémy Hunt, appelant à la création d'une force de protection militaire de l'UE faisant écho à l'EU Navfor. Il a précisé qu'il examinerait comment elle pourrait compléter les propositions américaines en faveur d'une coalition internationale (ce qui montre par ailleurs la prudence du Royaume-Uni à aligner sur les positions américaines). En outre, tous les navires battant pavillon britannique seront invités à informer le gouvernement de leur intention de traverser le détroit d'Ormuz.

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