©Fincantieri

 

Le candidat à la reprise des Chantiers de l'Atlantique publie ses résultats trimestriels alors que des informations de presse font état de discussions engagées avec l’allemand Thyssenkrupp « pour créer un leader des navires de guerre ». Le constructeur naval italien publie un chiffre d'affaires en baisse de « seulement 4,5 % » par rapport au premier trimestre 2019 malgré la suspension de ses activités.  

La présentation des résultats trimestriels du constructeur naval italien a été quelque peu éclipsée par des bruits de couloir dans les hauts lieux des conseils d’administration. Mais les bruits ont été suffisamment audibles pour réinscrire dans le hic et nunc un dossier suspendu le temps d’une crise sanitaire : celui d’une éventuelle consolidation européenne des chantiers navals dans le militaire. L’agence de presse Reuters a notamment évoqué que le groupe allemand Thyssenkrupp étudierait plusieurs scénarios pour ses activités de construction navale militaire, parmi lesquels celui d’un rapprochement avec le constructeur naval Fincantieri et celui de la constitution d’un « champion national » avec des concurrents allemands (Lürssen et German Naval Yards Kiel en l’occurrence). Les discussions engagées entre l’allemand et l’italien, qui entretiennent déjà une coopération dans les sous-marins de type U-212 pour la Marine italienne, viseraient à aboutir à une coentreprise à 50-50. Fincantieri y verserait ses activités de défense (chiffre d’affaires de 1,6 Md€).

Lors de la présentation de ses résultats trimestriels et d’une conférence avec les analystes, Alberto Maestrini, le directeur général de Fincantieri SpA n’a pas épilogué sur le sujet mais a toutefois précisé que les pourparlers étaient limités au programme de sous-marins. Ceci tout en soulignant qu’une consolidation en Europe était nécessaire – « les acteurs européens n'ont pas la masse critique pour rivaliser avec de très grands compétiteurs internationaux » – et une étape importante vers la création d'une Défense européenne commune. « L'Europe ne peut pas continuer à payer pour 29 plateformes de frégates différentes contre 4 aux États-Unis », a-t-il expliqué selon les propos relayés par les médias.

La CE refuserait la fusion entre Fincantieri et les Chantiers de l'Atlantique

Un trimestre éprouvant

Fincantieri est engagé sur plusieurs autres fronts en matière d’alliances stratégiques, mais non sans difficultés. Candidat à la reprise des Chantiers de l'Atlantique (ex-STX France), il n’a toujours pas obtenu le blanc-seing des autorités européennes de la concurrence**. Ayant finalisé une joint-venture avec Naval Group pour développer des projets communs autour des navires de surface, les deux groupe n’ont pas toujours résolu leur problématique de concurrence sur les marchés exports.

Sur le plan opérationnel, les trois mois de l’année ont été éprouvants. Le 16 mars, le groupe a été contraint d’appuyer sur pause pour toutes ses activités de production italienne* (8 900 employés) afin de respecter les consignes sanitaires de confinement de son pays. Outre son siège administratif à Trieste, Fincantieri dispose, dans la péninsule, de sept chantiers à Monfalcone, Marghera, Ancône, Sestri Ponente, Muggiano (La Spezzia), Palerme et Castellammare di Stabia. La reprise initialement prévue le 30 mars a ensuite été reportée, si bien que les activités de production n’ont été relancées qu’à partir du 20 avril dernier et de façon progressive afin de déployer les « mesures nécessaires pour assurer la santé et la sécurité de nos employés et de nos sous-traitants », précise l’entreprise.

Trois paquebots devaient être livrés en 2020

Bien qu’il ne manque qu’une dizaine de jours ouvrés à son compte d’exploitation, Ficantieri voit sa production reculer de 20 % pour une perte en chiffre d'affaires estimée à 190 M€.« Afin de préserver les relations avec les clients stratégiques et d'assurer le rattrapage du retard enregistré, la stratégie commerciale est désormais axée sur la réévaluation des dates, afin d'éviter toute annulation des commandes acquises », précise aujourd’hui la direction de l’entreprise, sachant que le calendrier de livraison dépend aussi de son réseau de sous-traitants, extrêmement fragilisés par la crise sanitaire. Trois paquebots doivent être livrés cette année par trois chantiers italiens : Monfalcone devait en livrer un en juin à Princess Cruises. Marghera est engagé avec Costa pour une livraison en septembre. Silversea Cruises devait réceptionner son Silver Moon en septembre par le chantier d’Ancône.

Le chiffre d'affaires trimestriel s’en ressent, établi à 1,307 Md€ pour 1,368 Md€ au 31 mars 2019. L’activité de construction navale, qui constitue l’essentiel de son activitié (1,133 Md€), est en hausse de 1,3 % en année glissante. Le segment de la croisière a encore augmenté sa contribution au chiffre d'affaires global, désormais à 57 % contre 55 % au 31 mars 2019. Les navires militaires – 21 % du chiffre d'affaires – ont également enregistré une augmentation de 4,1 %. En revanche, le segment des navires offshore affichait un chiffre d’affaires en chute libre, de 37,9 % par rapport à la même période de 2019, reflet de l'absence quasi totale de nouvelles commandes.

Fincantieri a clôturé 2019 sur un chiffre d’affaires de 5,8 Md€

Résultat d’exploitation en repli

Le résultat d'exploitation avant intérêts, impôts et amortissement (excédent brut d'exploitation) est en retrait : de 92 M€ il y a un an à la même période, il est passé à 72 M€. L’entreprise attribue au moins 15 M€ à la suspension des activités. Son endettement net sur le premier trimestre s’est établi à 444 M€ (736 M€ au 31 décembre 2019).

Le constructeur italien dual (civil/militaire), qui opère une vingtaine de chantiers navals dans le monde, fait valoir un carnet de commandes global de 31,9 Md€ au 31 mars, soit environ 5,5 fois le chiffre d'affaires de 2019. Des prises de commandes pour un montant de 300 M€ au premier trimestre ont porté l'ensemble des préventes ou précommandes à 27,7 Md€ pour 92 navires en carnet en année glissante. Huit navires ont été livrés au cours du trimestre, dont le Seven Seas Splendor pour Regent, marque appartenant à Norwegian Cruise Line, le Scarlett Lady, premier d'une série de quatre pour l'armateur Virgin Voyages et Le Bellot, yacht d'expédition de la gamme Explorers pour Ponant.

Inquiétudes dans la croisière

Compte tenu du contexte, le poids de la croisière dans ses résultats inquiète. Pour éviter les impacts en cascade, cinq pays européens, où les paquebots représentent l’essentiel de la construction navale – la France avec les Chantiers de l’Atlantique, l’Italie avec Fincantieri, la Norvège avec Vard et Ulstein, la Finlande avec Meyer Turku et Helsinki shipyard, l’Allemagne avec Meyer Werft et MV Werften –, ont accordé des reports de paiement aux compagnies de croisière bénéficiant de la garantie d’État au titre du crédit-export.

Un peu de réconfort, la filiale Vard, pour laquelle un plan de restructuration a été mis en œuvre suite à la fermeture de deux de ses cinq sites en Norvège, a finalisé deux contrats importants qui s'inscrivent dans la stratégie de diversification envisagée par Fincantieri, celle des énergies renouvelables : une unité sophistiquée pour le secteur de la pêche, signée fin mars, et un navire de service (SOV) conçu pour effectuer des opérations de maintenance dans les parcs éoliens offshore, annoncé le 17 avril.

Aussi, le 4 mai dernier, la branche américaine du groupe Fincantieri Marinette Marine (FMM) a décroché auprès du Département de la Défense des États-Unis une commande d’une valeur de 795 M$ pour le design et la construction de la tête de série d’une frégate FREMM. Le contrat prévoit l'option pour neuf autres unités, d'une valeur cumulée de 5,5 Md$ sur six ans. L'européen était en compétition avec des chantiers navals américains.

Patriotisme économique

Lors de la réunion du conseil d'administration, Giuseppe Bono, à la barre du groupe depuis 2002 et reconduit à la tête du conseil d’administration jusqu’en 2021, a tenu à souligner l’implication, ces derniers mois, de ses employés « qui ont fait preuve de force et d'un grand sens des responsabilités » et a rappelé les obligations de son groupe à l’égard de son réseau de fournisseurs et de l’économie italienne. « En tant qu'atout important pour le système industriel du pays, nous nous rendons, une fois de plus, disponibles pour jouer un rôle de premier plan dans notre économie ». Fincantieri est contrôlé par l’État italien. Le plan d'entreprise 2020-2024 sera présenté dès que le groupe aura une évaluation plus claire de la situation, a précisé le conseil d’administration.

Adeline Descamps

*Les activités dans les chantiers norvégiens Vard (Norvège, Roumanie et Vietnam) n'ont pas été suspendues. Les activités liées à la défense étant considérées comme des « activités essentielles », les chantiers navals américains n’ont pas interrompu leurs activités

**En mars, Bruxelles a ouvert fin octobre une enquête approfondie sur le projet, jugeant l'opération susceptible de réduire « la concurrence sur le marché de la construction navale de croisière ».