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Tout semble indiquer que la Chine va augmenter ses importations de produits agricoles et que les Américains seront les principaux bénéficiaires. Mais des tensions politiques peuvent à tout moment faire dérailler ce scénario.

Premier importateur mondial de produits agricoles, la Chine va accroître ses achats en 2020, notamment de porc dont elle a grand besoin, la peste porcine africaine ayant décimé ses élevages et affecté sa production. Pour y remédier, elle a ramené, au 1er janvier, de 12 à 8% ses droits de douane sur le porc surgelé et l’USDA (United States Department of Agriculture) estime qu’elle en importera 3,7 Mt cette année contre 2,11 Mt l’an dernier, au cours duquel les expéditions avaient déjà explosé de 75 % par rapport à l’année d’avant. Encore plus optimistes, les analystes de la banque néerlandaise Rabobank estiment entre 2,3 à 2,6 Mt les imports de viande et de 1,5 à 2 Mt les achats d’abats. Ils prévoient par ailleurs que la Chine continuera à importer autour de 3 Mt/an de 2021 à 2025 en dépit d’un rebond de sa production, manifeste à partir de l’an prochain. Dans la droite ligne de ces prévisions, le géant asiatique a importé 951 000 t de porc au cours du premier trimestre, soit 274 000 t de plus qu’en 2019.

La filière française revoit ses objectifs d’exportation

Après avoir tenu un objectif plus ambitieux, la filière française n’espère plus désormais que maintenir le volume de l’an passé, à 170 000 t. « En novembre, nous étions sur un rythme d’expédition mensuel de 22 000 t par mois, mais les grèves puis les perturbations logistiques liées au Covid-19 l’ont fait chuter à 8 000 t sur le trimestre. Certains opérateurs ont dû transiter par Rotterdam, Anvers et même Barcelone au lieu du Havre », explique Didier Delzescaux, directeur de l’interprofession Inaporc, qui se réjouit de voir les expéditions repartir à la hausse, autour de 12 000 à 14 000 t. Les autres exportateurs européens, dont les deux premiers fournisseurs de la Chine que sont l’Allemagne et l’Espagne, ont également rencontré des problèmes logistiques. L’Espagne avait pourtant bien démarré l’année dans le droit fil de 2019, où elle a doublé ses exportations avec 663 892 t. Soit 28 % du total de l’UE. Autre grand gagnant, le Brésil a accru de 63 700 t ses ventes à la Chine durant les trois premiers mois de l’année après avoir connu une croissance de 61 % en 2019 (248 000 t). Ce qui le place désormais au coude-à-coude avec le Canada.

Grand retour des États-Unis

Ceci étant, 2020 devrait confirmer le grand retour des États-Unis si l’accord signé entre Pékin et Washington, entré en vigueur le 15 février, est respecté de part et d’autre. Les ventes américaines avaient fait un bond de 258 % en 2019 (378 000 t). Effet de cet accord, sur le premier trimestre les importations chinoises de porc américain ont été multipliées par six pour atteindre 168 000 t selon les douanes chinoises. Et la Chine a passé une commande de 40 200 t début mai. Les volumes auraient été sans doute plus élevées si des foyers de Covid-19 n’avaient pas obligé certains abattoirs américains à cesser temporairement leur activité, parmi lesquels des poids lourds du secteur tels Tyson Foods Inc, le plus grand producteur de viande du pays, et Smithfield, filiale du chinois WH Group, qui fournit traditionnellement 4 à 5 % des exportations américaines.

 Soja, maïs, riz... des marchés désaxés

Importations de soja, passées de 1,04 à 6,1 Mt

En début d’année, la Chine s’est également remise à acheter aux États-Unis du maïs, pour la première fois depuis 2013, et les commandes dépassent à ce jour 1,3 Mt. Elle est aussi cliente pour du blé dur (340 000 t) alors que ses derniers achats américains remontaient à 2017. Les importations de soja sont passées de 1,04 à 6,1 Mt entre les deux premiers trimestres de 2019 et 2020. 

Tout reste subordonné aux relations entre les deux géants économiques de la planète et à cet accord par lequel la Chine s’engage à accroître ses importations de produits agricoles américains d’au moins 32 Md$ sur 2020-2021 par rapport à 2017. Le 8 mai, le vice-Premier ministre chinois Liu He s’est entretenu à ce sujet par téléphone avec le secrétaire américain au Trésor Steven Mnuchin et le représentant au commerce Robert Lighthizer.

Représailles chinoises

Des spéculations prêtent même à Pékin la volonté d’augmenter ses stocks stratégiques pour satisfaire ses engagements. Le pays pourrait dans ce but importer 10 Mt de soja en sus de ses importations habituelles (88,5 Mt l’an dernier dont 57,67 Mt du Brésil et 16,94 Mt des États-Unis). Plusieurs millions de tonnes de maïs américains pourraient aussi être achetés aux mêmes fins. À moins que Trump ne mette à exécution ses tweets menaçants à propos de la gestion du Covid-19 par Pékin. Ou que les Chinois finissent par se lasser des insinuations incessantes sur le vrai récit du virus chinois.

Passés maîtres dans l’art d’utiliser leurs importations comme instrument de pression politique, ils n’hésiteront en revanche pas à sanctionner dès lors qu’ils ont des sources d’approvisionnement alternatives. Ainsi, ayant demandé une enquête indépendante sur l’origine du Covid-19, l’Australie vient de voir quatre de ses entreprises interdites d’exportation de bœuf vers la Chine qui a aussi annoncé envisager de taxer son orge à hauteur de 80 %. 

Thierry Joly