L’ICS, la Chambre internationale de la marine marchande, et l'IATA, l’Association internationale du transport aérien, font pression sur les gouvernements pour qu’ils facilitent les vols… des marins. Les mesures de lutte contre la propagation, qui limitent les liaisons aériennes et cloisonnent les ports, sont devenues de véritables entraves pour les gens de mer, dans l’impossibilité d’embarquer ou de débarquer des navires. Convergence vers des ports et/ou des aéroports érigés en hubs pour marins.

Le problème du marin, c’est l’avion ? « Une partie de la solution concernant les relèves d’équipage repose sur le transport aérien », indiquait Jean-Emmanuel Sauvée dans un entretien pour le JMM, quelques jours après son élection à la tête d’Armateurs de France. « La plupart des compagnies sont contraintes de clouer leur avions au sol et certains pays ont fermé leurs accès. » Pour le président de la compagnie française de croisière Ponant, qui est en train de rapatrier ses équipages vers les côtes françaises après avoir ramené à bon port l’ensemble des passagers en itinérance, « une des clés est de débloquer les choses du point de vue aérien ».

C’est une idée qui fait visiblement son chemin. Dans une déclaration commune, la Chambre internationale de la marine marchande (ICS) et l'Association internationale du transport aérien (IATA) exhortent les gouvernements à prendre des mesures urgentes pour permettre le transit aérien des marins.

Les changements d’équipage posent problème, désormais depuis des semaines. La problématique a d’ailleurs été parmi les premières identifiées par la mise en œuvre des mesures « anti-covid ». Les protocoles d'immigration et de contrôle sanitaire entravent notamment la capacité des navires marchands à procéder aux changements d'équipage. Les vols pour rapatrier ou positionner le personnel maritime ne sont plus disponibles. Selon des données concordantes, chaque mois, environ 100 000 marins de la navigation marchande doivent être remplacés pour être en conformité avec les conventions internationales sur la sécurité maritime et les conditions de travail.

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Désigner des aéroports pour les marins

L’ICS fait partie des institutions internationales qui militent pour que les relèves puissent se faire contre vents et marées, quand d’autres se prononcent pour la suspension et la prolongation de la durée des services en mer. Elle s’était préalablement jointe au syndicat des travailleurs du transport, International Transport Workers Federation (ITF), pour sensibiliser les pouvoirs publics à la problématique. Le dossier semble se trouver en haut de la pile. Ou du moins dans les incantations. Lors des dernières visioconférences du G7 (réunion des chefs d'État et de gouvernement) et du G20 (entre les ministres des Finances), tous les États ont encore insisté sur la nécessité de « limiter les perturbations du commerce et des chaînes d'approvisionnement mondiales » et érigé en priorités nationales le bon fonctionnement des réseaux logistiques aériens et maritimes.

Or, sans changement d’équipage, pas d’achalandise, avertissent les deux organisations, qui sortent les arguments massue. « En volume, 90 % des marchandises mondiales sont acheminés par la mer, y compris les denrées alimentaires, l'énergie, les matières premières et les produits manufacturés. En valeur, 35 % du commerce mondial transitent par l’aérien, y compris les médicaments et les fournitures médicales essentielles. »

« L'IATA et l'ICS travaillent ensemble pour proposer des solutions sûres et pragmatiques », signifie le secrétaire général l’ICS, Guy Platten. Parmi celles-ci, la désignation d’un nombre limité d'aéroports fléchés pour les changements d'équipage et pour lesquels seraient assouplis les protocoles actuellement en vigueur en matière de santé et d'immigration. « Cela permettrait d'atteindre une masse critique pour la reprise des vols tout en maintenant ouvertes les chaînes d'approvisionnement mondiales », assure Alexandre de Juniac, le PDG de l'IATA, qui ne perd pas de vue la rentabilité de l’exercice. Les aéroports prioritaires seraient notamment ceux aux liaisons aériennes directes avec les principaux pays de résidence des marins, « tels que la Chine, l'Inde et les Philippines, ainsi que des destinations en Europe occidentale et orientale ».

L'IATA et l'ICS travaillent parallèlement avec leurs organismes de réglementation respectifs - l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI) et l'Organisation maritime internationale (OMI) – pour ajuster les procédures et protocoles sans compromettre les mesure de lutte contre l’épidémie.

La CE propose une solution pour effectuer les relèves d'équipage

Des ports érigés en hub de la relève 

Il y a quelques jours, dans une nouvelle série de lignes directrices, la Commission européenne tentait un encadrement du rapatriement et du transit des marins pour mettre de l’ordre dans les approches dispersées des États membres. Elle proposait notamment une idée proche : désigner des ports en tant que hubs, bien desservis et connectés aux infrastructures de transports, où les relèves pourraient s’effectuer facilement. Dans ces hubs, les marins disposeraient d’un logement dans l’attente de leur embarquement ou transit. « Ils pourraient par ailleurs disposer d'installations adéquates pour effectuer les 14 jours de quarantaine avant l'embarquement et après le débarquement si l'État membre l'exigeait et/ou faute de tests disponibles », précisait Bruxelles. 

En France, l’intersyndicale CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT et FO s’est mobilisée sur le sujet, s’armant de la norme 2.5.1 et de l’accord de branche du 14 mai 1973 qui encadrent strictement la période maximale d'embarquement et les conditions de prise en charge des marins débarqués en attente de rapatriement (logement, nourriture, médicaments, hospitalisation). Jean-Philippe Chateil, secrétaire général de la CGT UGICT (cadres CGT) rappelle que la France est tenue de « mettre en œuvre tous les moyens pour s’assurer que les États du port permettent les changements d’équipage. Elle doit collaborer avec les autres États européens pour coordonner, via les services consulaires, le rapatriement de nos marins bloqués en mer. Les armateurs doivent transmettre aux services compétents de l’État l’information la plus complète sur l’état des contrats sur leurs navires et, en toute priorité, celles des contrats arrivés à échéance. »

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Le syndicat estime l’État français encore passif sur ce sujet. « La Direction des affaires maritimes (DAM), sous tutelle du ministère de la Transition écologique et solidaire, semble acter comme un principe le prolongement de la durée de service stipulée dans les contrats. Si prolongation il doit y avoir pour cause de force majeure, elle ne peut être que strictement proportionnelle, décidée au cas par cas et d’une durée très limitée, pas plus d’un mois », insistent les représentants des marins.

« Au regard des difficultés de circulation et des restrictions mises en œuvre dans de nombreux pays, nous conseillons, dans la mesure du possible, de limiter ou de différer les relèves d’équipage effectuées à l’étranger », indique la DAM sur le site web du guichet unique du registre international français, centre de ressources pour toutes les questions liées à l'épidémie. Les Affaires maritimes identifient en outre neuf Grands ports maritimes ouverts aux relèves internationales d’équipage : Dunkerque, Le Havre, Rouen, Nantes-Saint-Nazaire, La Rochelle, Bordeaux, Marseille, Martinique et La Réunion et, « en cas de nécessité d’un déplacement aérien », les points de passages frontaliers ne peuvent être que les aéroports de Roissy-Charles de Gaulle, Martinique-Aimé Césaire et La Réunion Roland Garros, précise-t-elle encore.

Bombe à retardement

« Le secteur a une bombe à retardement sur les bras. Ne vous y trompez pas : la fatigue des marins entraînera inévitablement une augmentation du nombre d'accidents en mer. Il s'agit d'une question de sécurité et de santé mentale », alertent différentes organisations militant pour la santé et le bien-être des personnels marins.

Quelques rares ports ont à ce jour levé des barrières pour permettre le changement d’équipages, mais dans des « circonstances particulières ». Une circulaire de l'Autorité fédérale des transports des Émirats arabes unis l’autorise pour les marins titulaires d'un visa de résident aux Émirats arabes unis, bloqués à bord des navires, pour les équipages de navires de passagers immobilisés aux Émirats, les marins médicalement inaptes à travailler à bord et enfin pour les situations d’urgence médicale ou humanitaire. Trois critères devront également être remplis pour qu'un marin puisse débarquer : le navire sur lequel il se trouve a quitté son précédent port depuis 14 jours ; le marin ne doit avoir eu aucun contact avec quelqu'un d'extérieur au navire ou dans les sept émirats composant le pays de la péninsule arabique au cours des 14 derniers jours ; enfin, il doit être en possession d’un billet d’avion, ainsi que d'une attestation médicale justifiant l’inaptitude au travail.

Parmi ses « circonstances » tout aussi particulières, la Maritime & Port Authority of Singapore (MPA), l'Autorité maritime et portuaire de Singapour, intègre pour sa part le marin justifiant d’une fin de service, d’un cas d’urgence sanitaire ou humanitaire ou pour lequel l'État du pavillon n'accordera pas de prolongation supplémentaire du contrat. Quoi qu’il en soit, le transit des marins internationaux reste une gageure puisque peu d’avions décollent actuellement de l'aéroport de Changi.

De l’espoir ?

Dans une circulaire en date du 9 avril, le port de Gibraltar permet le changement d'équipage dans des conditions proches des lignes directrices... de la Commission européenne. L'équipage débarquant doit confirmer l'absence de tout symptôme depuis 14 jours, mais le capitaine du navire doit fournir une simple déclaration officielle. Le transport du port à l'aéroport doit se faire à l'aide de modes de transport désignés et spécifiés. Les marins embarquant doivent être isolés dans leur chambre d'hôtel, éviter tout contact étroit avec l'équipage de débarquement, mais ne sont pas soumis à une quarantaine. Faut-il rappeler que Gibraltar est une colonie britannique située à la pointe sud de l'Espagne et encore membre de l’Union européenne...

Adeline Descamps

 

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