L'épidémie mondiale a déstabilisé jusqu'aux produits d'importance vitale que sont les matières premières alimentaires. Les cours de celles qui sont en concurrence avec le pétrole décrochent. Les autres flambent, conséquence de la rétention de certains pays. La Chine, elle, risque de jouer de ses stocks comme arme diplomatique.

La pandémie de Covid-19 a ralenti les mouvements de céréales à travers le monde, et notamment de soja et maïs. Les deux produits phares du vrac sec subissent les difficultés d'acheminement, à la fois de leur terres de culture jusqu'aux ports puis, après la traversée maritime, des ports vers les sites de transformation (usines de fabrication d'alimentation animale, amidonneries, unités de production d'éthanol et de biodiesel...)

Les cours s’infléchissent chaque jour à la bourse de Chicago, celle qui donne le tempo des marchés agricoles mondiaux. Plusieurs raisons expliquent cette morosité. Les exportateurs américains sont suspendus aux confirmations de commandes de la Chine, plus gros acheteur mondial de produits agricoles. Mais Pékin, qui s’est rapproché du Brésil et de l’Argentine lors des tensions commerciales avec les États-Unis, s’éloigne encore davantage de la première puissance économique mondiale depuis que Donald Trump l'accuse d'être responsable de la pandémie.

Par ailleurs, l'effondrement des cours du pétrole et des sous-produits des oléagineux exerce un effet domino. Le maïs notamment ne sert pas qu'à l'alimentation, animale ou humaine. Il est aussi transformé en éthanol ou biodiesel pour servir de carburant. Or, si ce carburant est nettement plus vert, la faiblesse des prix de l’or noir le rend à nouveau très compétitif. De fait, les États-Unis ont reporté leur demande de maïs destiné à la production d'éthanol pour lui préférer le bon vieux pétrole. Les importateurs du monde entier, au fait de l'engorgement des silos américains et de la tendance baissière du marché, ne se pressent donc à passer leurs commandes, ce qui contribuerait encore à l'affaissement des prix.

Colza, le salut aux États-Unis

Du côté des oléoprotéagineux, et notamment soja et colza, on assiste à un phénomène nouveau. Alors que les cours de l'un et de l'autre sont habituellement corrélés, ils suivent actuellement des trajectoires opposées. Le soja, protéagineux produit essentiellement sur le continent américain, chute faute de commandes, tandis que le colza, surtout européen, se reprend. Cette remontée est liée à la réduction de 25 % des surfaces destinées à sa production. Son implantation en fin d'été se prête mal aux sécheresses successives que connaît le continent européen et les cours, autour de 350 €/t, le rendent peu rentable. Les agriculteurs y réfléchissent à plusieurs fois avant de le mettre en culture. Pourtant, la filière oléoprotéagineuse a besoin de matières premières. Faute de la trouver en France, elle va désormais la chercher en Amérique, États-Unis, Brésil et Canada, et en Ukraine.

Désorganisation logistique sur le riz​

En revanche, les tensions sur le riz, très marquées en mars et accrues fin avril par la décision du Vietnam de se réserver sa production, semble désormais s'apaiser. Le pays a finalement autorisé les exportations pour un volume de 800 000 t sur avril et mai, ce qui reste très en deçà des volumes habituellement expédiés, entre 1,2 à 1,4 Mt. En Inde, autre grand producteur, l'acheminement faute de main d'œuvre est chaotique et les rizeries tournent au ralenti. Pourtant, la récolte a été phénoménale cette année avec 117 Mt, soit un excédent de 17 Mt sur les besoins nationaux. 

La désorganisation logistique sur le riz a provoqué une augmentation des cours de 30 % depuis le 1er janvier dernier. Cette surchauffe inquiète les clients africains, dont les stocks représentent deux mois de consommation et qui sont par ailleurs confrontés à une autre hausse des prix pour leurs importations de blé. Ceci dans un contexte où les pays fonctionnent au ralenti et les ressources financières s’amenuisent. 

Il est un pays qui envisage le futur proche avec sérénité. Premier consommateur mondial, la Chine est en effet assise sur ce qui s’apparente à un trésor au regard du contexte : 100 Mt de riz, soit les deux tiers des stocks mondiaux. D'aucuns craignent qu'elle l'utilise comme arme alimentaire et en joue dans sa diplomatie avec les pays africains.

Myriam Guillemaud Silenko