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La suppression massive des services, entreprise dans un premier temps sur la route Asie-Europe, a désormais contaminé le marché transpacifique. Seule Ocean Alliance, à laquelle appartient CMA CGM, est encore mesurée dans la sape. Aucun transporteur ne semble envisager de véritable démarrage avant quelques mois mais tous restent encore très optimistes quant à leur situation financière.

Les transporteurs maritimes continuent de porter le sabre dans leurs services pour s’adapter à la baisse brutale de la demande. Après une première coupe sombre dans 45 rotations sur les principales routes il y à peine quelques jours, le nombre d’annulations est désormais passé à 212 pour les cinq à six semaines à venir, annonce Sea-Intelligence. Pour Alphaliner, sur la base des annonces faites par les transporteurs, une capacité de plus de 3 MEVP devrait être retirée du marché. La flotte de navires sans emploi est désormais estimée à 338 unités.

« Plus de 250 rotations prévues seront retirées au cours du seul deuxième trimestre. Aucun segment de marché ne sera épargné, pas même les routes clés – Asie - Europe, Asie - Amérique du Nord et transatlantique –, ni les lignes de grand capacité ». Selon le spécialiste des lignes maritimes, les armateurs vont profiter de ce temps suspendu pour employer utilement leur flotte et ainsi envoyer leurs navires en rétrofit de façon à les mettre en règle avec la réglementation internationale sur les carburants marins (IMO2020). Si les chantiers navals chinois le permettent toutefois. Accaparant 85 % du marché des équipements en scrubbers (une des solutions offertes pour être en conformité et qui a la faveur de la grande majorité des armateurs à ce jour) ils ont pris beaucoup de retard ces derniers mois dans leur planning. La fermeture prolongée et les mesures de confinement pour endiguer le covid-19 ont exacerbé les tensions. Sans doute aussi les transporteurs useront-ils de la limitation de vitesse pour optimiser les taux d’occupation de leurs navires.

Le conteneur, le grand vide

Boucles emblématiques

Dans un premier acte – en dehors de la centaine de rotations qui avait été annulée pour absorber la période creuse du Nouvel an lunaire – Maersk et MSC, partenaires de 2M, avait taillé dans le vif de leurs boucles emblématiques AE-2/Swan et AE-20/Dragon. La première – Qingdao, Busan, Ningbo, Yantian, Tanjung Pelepas, Rotterdam, Felixstowe, Anvers, Rotterdam, Algésiras, Singapour, Hong Kong, Shanghai, Qingdao – est l’une des six lignes phares entre Extrême-Orient et Europe du Nord. MSC devait notamment y allouer ses mégamax de plus de 23 000 EVP.

La seconde exploite des navires de 13 000 à 16 650 EVP et assure la rotation entre Shanghai et les ports méditerranées, La Spezia, Gênes, Fos, Valence, Barcelone via le Moyen-Orient. De même, l’une des trois autres grandes alliances mondiales, THE Alliance, fédérant Hapag-Lloyd, ONE, Yang Ming et HMM, avait procédé au retrait de 15 rotations, sept entre Asie et Europe pour avril (sur un total prévu de 25) et huit pour l'Asie - Méditerranée (sur 15 prévues). C’est une sortie de route pour 15 navires et une capacité cumulée de 235 000 EVP. « Cette décision est à mettre en regard de la forte baisse des volumes de l'Asie vers l'Italie et l'Espagne, qui sont, de loin, les pays européens les plus touchés par l'épidémie », relève Alphaliner.

[Acte 1] Les alliances restreignent drastiquement leurs services

Transpacifique, la digue cède aussi

Jusqu’à présent, la route transpacifique avait bien résisté même si les transporteurs avaient commencé par rayer plusieurs traversées. Cette fois, la grande sape est enclenchée, les ports américains n’étant plus épargnés par l’épidémie qui enregistre aux États-Unis le nombre de décès le plus élevé dans le monde. Les deux partenaires 2M et les membres de THE Alliance (Hapag-Lloyd, ONE, Yang Ming et HMM) ont cessé deux services chacun, entre Asie et côtes est et ouest américaines. 2M a outre annoncé 26 autres annulations de traversées pour la période d'avril à juin. THE Alliance supprimera en outre l'équivalent de deux boucles transpacifiques puisque quatre deviendront bimensuels (cf. plus bas).

Ocean Alliance (CMA CGM, Cosco/OOCL/ Evergreen) détonne dans le paysage car elle reste, pour l’heure, plus mesurée dans son entreprise de suppression massive. Une quinzaine de lignes devaient cependant être concernées en avril et mai.

Issue de crise

Dans un entretien récent pour Le Figaro, Rodolphe Saadé, le PDG du transporteur français CMA-CGM, se montrait confiant « sur le remplissage de nos bateaux jusqu’à fin avril » mais reconnaissait que « la situation [allait] se tendre en mai. Nous estimons à 30 % la baisse du transport maritime mondial ». Il anticipait pour autant que « seuls » dix à quinze de ses navires devraient être immobilisés mais n’envisageait pas de véritable redémarrage « avant le troisième trimestre ».

Maersk a pour sa part suspendu toutes ses prévisions de bénéfices pour l'année 2020 en raison « des incertitudes matérielles et du manque de visibilité lié au transport mondial de conteneurs », a déclaré Soren Skou, son PDG. Le leader mondial du transport maritime de conteneurs s'attend néanmoins à obtenir de « meilleurs » résultats au premier trimestre 2020 par rapport au premier trimestre 2019, en partie en raison des coûts de soutes moindres et en dépit de prévisibles baisse des volumes.

Pour Rolf Habben-Jansen, « 2020 sera une année très inhabituelle compte tenu de la situation économique de nombreux marchés sous le coup de l’épidémie du coronavirus. Mais après le premier choc, on peut penser que les marchés en Chine et en Asie vont se rétablir plus rapidement que ce que l’on craignait », assurait le patron d’Hapag-Lloyd. Et si la crise devait durer plus longtemps que prévu ? Il activerait des « mesures financières préventives ». Les objectifs affichés par la compagnie allemande restent hermétiques à la dépression : un résultat opérationnel avant provisions et amortissements compris entre 1,7 et 2,2 Md€ et un bénéfice avant intérêts et impôts entre 500 M$ et 1 Md$…

Dans une lettre ouverte en date du 6 avril, le PDG de MSC, Diego Aponte, se félicitait d’avoir mis en oeuvre dès janvier « des restrictions de voyages. Au vu de la situation actuelle, il est clair que c'était la bonne chose à faire ». Le dirigeant restait aussi très confiant pour la suite. « En tant que groupe diversifié et international, avec une position financière solide dans nos différentes activités, nous restons en position de force et sur le long terme », expliquait-il, voyant dans la reprise asiatique des signes d’espoir.

Demain ne sera plus comme avant ?

Pour l'analyste Sea-Intelligence, deux scénarios se profilent. Dans l'hypothèse la plus favorable, les transporteurs subissent une baisse de volume de 10 % en 2020 mais parviennent à maintenir les taux de fret. Dans ce cas, leurs bénéfices diminueront de 6 Md$ par rapport à 2019. Dans un scénario noir – chute du taux de fret –, ils se retrouveront dans une situation comparable à la crise financière de 2009 et encaisseront collectivement une perte de 23 Md$ en 2020.

Demain ne sera plus comme avant ? Diego Aponte terminera sa lettre ouverte en espérant « collectivement » que après « cette tempête, nous serons collectivement plus forts, plus sages et mieux préparés à relever les aléas ». Rodolphe Saadé concèdera, du bout des lèvres une « mondialisation à outrance » et plaidera pour « commerce mondial plus équilibré »… 

Adeline Descamps

 

La route transpacifique, gagnée à son tour par l’épidémie

Sur la route transpacifique, Maersk et MSC ont annoncé la suspension du service TP-8/Orient entre l'Extrême-Orient et la côte ouest américaine à partir du 22 avril. Le transporteur sud-coréen SM Line devait y participer, en fournissant des navires, sous sa marque PS1. Le nouveau service TP-8/Orient/PS1 devait tourner en six semaines avec 6 navires de 10 900 à 11 300 EVP et faire escale à Qingdao, Shanghai, Ningbo, Busan, Long Beach, Oakland, Qingdao. Il n’aura donc effectué que deux départs.

2M arrêtera également la rotation TP-11/Elephant entre l'Extrême-Orient et la côte est des États-Unis. Cette fois, c’est le transporteur israélien ZIM qui sera affecté puisqu’un accord de partage avait été acté. La dernière navigation est prévue le 13 avril.

THE Alliance a décidé de ne pas reprendre la ligne EC3 vers la côte est américaine, tandis que EC1 (Xiamen, Kaohsiung, Hong Kong, Yantian, Shanghai, Busan, Tokyo, Manzanillo (Pan), Savannah, Jacksonville, Charleston, Norfolk, Manzanillo (Pan), Balboa, Tokyo, Kobe, Xiamen) échappe au couperet pour l’instant. La deuxième boucle à être suspendue est le service PS5 Asie-côte Ouest américaine (Shanghai, Ningbo, Los Angeles, Busan, Shanghai), qui faisait partie de la nouvelle offre de THE Alliance. Pour les deux, THE alliance n’envisage pas de reprise avant début juillet. Au total, les partenaires, qui ont accueilli récemment la compagnie sud-coréenne HMM et ses méga navires, aura suspendu 41 traversées transpacifiques au cours du deuxième trimestre.

A.D.

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