Le premier pétrolier Aframax russe, le Vladimir Monomakh, a été mis à l'eau au chantier naval de Zvezda. Les investissements dans le réaménagement et développement du complexe ainsi que son positionnement dans les pétroliers illustrent toute l’ambition de la Russie et de son président Vladimir Poutine. Au total, douze pétroliers doivent être construits sur le chantier naval. 

Les marchés mondiaux du pétrole sont en déroute. Le prix du pétrole brut touchent les profondeurs. Les raffineries tournent à bas régime. Les compagnies pétrolières font ceinture sur le forage et l’exploration. Les tankers colonisent le large dans un nombre croissant de ports mondiaux et servent de substituts aux cuves terrestres. Mais la Russie, qui vient de sortir d’un bras de fer avec l’Arabie Saoudite à propos d’une jauge sur la production de pétrole, continue de poser ses jalons dans la construction navale de superpétroliers.

Zvezda, dont l’histoire s’est longtemps confondue avec la production des sous-marins à propulsion nucléaire soviétique, vient de mettre à l’eau le premier aframax jamais construit en Russie, tête de série de 12 unités commandées par Rosneft, l’un des pionniers dans l'adoption du GNL comme carburant principal pour les tankers de grande capacité. Le géant pétrolier public, dont le président du conseil d’administration Igor Sechin est un proche du président Vladimir Poutine, est l’un des actionnaires du chantier aux côtés du gazier russe Gazprom. Quatre autres aframax sont actuellement en production et la première tôle a été découpée pour le cinquième en février dernier. Les pétroliers, longs de 250 m et larges de 44 m, seront de classe glace ICE-1A, en dual fuel avec le GNL, et conçus pour atteindre des vitesses allant jusqu'à 14,6 nœuds.

26 Mt ont transité par la Route maritime du Nord

Brise-glace nucléaire de grande puissance

Beau parcours pour l’ancien chantier de l’ère soviétique désormais reconnu pour sa capacité à produire des navires adaptés aux conditions arctiques et polaires. Zvezda empile les reconnaissances. Il y a quelques semaines, l’entreprise de Bolshoï Kamen concluait un accord avec Atomflot, une filiale de Rosatom, pour construire ce qui a été présenté comme le plus puissant brise-glace nucléaire du monde. Le navire, d’une valeur de 1,6 Md$, doit être lancé d'ici 2027 et devrait avoir deux sisterships d’ici à 2030.

Long de 209 m et large de 47,7 m, le navire est capable de fendre la glace jusqu'à quatre mètres d'épaisseur à une vitesse de 10 nœuds, dégageant les eaux glacées de l’Arctique pour transiter du gaz liquéfié ou d'autres hydrocarbures vers l’Asie, client affamé de GNL. Les Russes ont entamé une course de vitesse aux côtés d’autres pays, parmi lesquels le Canada, les États-Unis, la Norvège, en jalonnant le passage arctique russe d’infrastructures et en s’équipant de navires afin d’assurer des opérations régulières dans cette zone riche en réserves de GNL. Le Kremlin a d’ailleurs présenté le futur navire comme la pièce maîtresse de sa vaste stratégie arctique, qui vise à ouvrir la route maritime du Nord, une artère glacée entre Europe et Asie, dont Moscou espère faire une nouvelle route commerciale.

Cette commande est par ailleurs une autre consécration pour le chantier car les brise-glaces nucléaires sont d’ordinaire plutôt confiés au chantier naval de Saint-Pétersbourg. Trois brise-glaces y sont actuellement en construction : l'Arktika, l'Oural et le Sibir.

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Un chantier sorti des limbes soviétiques

Basé dans le Kraï du Primorié, à l'extrême sud de l'Extrême-Orient russe, donnant sur la mer du Japon, Zvezda revient de loin. Au cours la décennie troublée 1990-2000, le site ne survivra que grâce aux aides et contrats de travaux sur les sous-marins retirés du service avant que ne soit actée sa réorientation dans le civil (qui permet de faire rentrer des devises) au début des années 2000. Avec pour ambition de se positionner sur les supertankers d’une capacité jusqu’à 350 000 tpl, les méthaniers jusqu’à 250 000 m³, des navires spécialisés et offshore et des brise-glace. Pour assurer cette conversion, quelque 4 Md€ ont été investis dans un vaste chantier lancé en 2012 et qui doit s’achever en 2024.

La première phase (2012-2019), en voie d’achèvement, comprend notamment la création d’une cale sèche de 485 m sur 230 m, équipée de quatre grues à flèche d'une capacité de levage de 320 t, de quatre portiques de 100 t et d'une grue Goliath de 1 200 t. La seconde étape des travaux prévoit une autre cale sèche de 485 m sur 114 m. D'ici 2035, le chantier ambitionne de construire 178 navires et plateformes offshore.

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Transfert de technologie avec les Sud-Coréens

L’entreprise est également impliquée dans la construction de 15 méthaniers Arc7, catégorie de navires dont les constructeurs sud-coréens sont experts et friands. Dédiés au projet Arctic LNG 2 du géant gazier russe Novatek, ils seront construits avec le sud-coréen Samsung Heavy Industries sur la base d’un transfert de technologie – le constructeur sud-coréen fournira les spécifications techniques et les droits de documentation – en contrepartie de la commande de cinq navires (1,5 Md$). Une fois livrés, les cinq navires pourront transporter 19,8 Mt de GNL par an depuis les champs gaziers de la péninsule de Gydan, dans le nord-ouest de la Sibérie. Les deux sociétés ont également convenu de former une entreprise commune qui supervisera la construction de pétroliers de 42 000 à 120 000 tpl sur le site de Zvezda.

Leadership russe

Près de 800 M$ ont déjà été alloués à la construction de méthaniers pour le projet Arctic LNG 2, qui devrait démarrer en 2023. La Russie, qui détient les plus grandes réserves de gaz naturel au monde, possède deux usines de GNL. L’une est dirigée par Gazprom sur l'île de Sakhaline avec une capacité annuelle de 9,6 Mt. L’autre, à Yamal, une péninsule de 700 km de long qui s’enfonce dans la mer de Kara au nord-ouest de la Sibérie, est exploitée par un consortium international qui réunit Novatek (50,1% des parts), Total (20 %), CNPC (20 %) et Silk Road Fund (9,9 %). Yamal LNG exploite les ressources de gaz du champ South Tambey.

Le projet Arctic LNG 2 est le clone de Yamal, conçu pour produire environ 6,6 Mt de GNL par an pour chacune de ses trois lignes de production. Total, Mitsui&Co et de la Japan Oil, Gas and Metals National Corporation, China National Petroleum Corporation (CNPC) et la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC) participent au projet aux côtés de Novatek, qui reste l’actionnaire principal.

Adeline Descamps