©Eric Houri

 

Le président de la compagnie de croisières Ponant a été élu à la présidence d’Armateurs de France le 7 avril pour deux ans. Il entame son mandat dans un contexte bien particulier. Charge à lui d’orchestrer l’après-covid, que l’on nous promet violent sur un plan économique. Le nouveau président devra « naviguer en plein brouillard ». Entretien. 

 

Pensez-vous que le monde économique sera profondément transformé par la crise sanitaire mondiale ?

Jean-Emmanuel Sauvée : Nous naviguons en plein brouillard. Le scénario que nous vivons est tout simplement improbable. Nous ne savons pas ce qui peut se passer demain, pas plus que nous pouvions imaginer vivre un tel événement il y a trois mois. À ce stade, nous ne pouvons que réfléchir au monde d’après et profiter de ces temps morts pour développer de nouvelles idées. Cela me paraît même indispensable. Le monde maritime est bien placé pour naviguer en terres inconnues. C’est inscrit dans ses gênes depuis l’ère des grands navigateurs. Donc je suis convaincu que nous passerons ce cap en trouvant les bonnes solutions. Mais je suis dans l’incapacité de vous dire aujourd’hui celles qui seront pertinentes et celle qui n'auront aucun sens.

En revanche, il y a une chose que vous saviez il y a quelques mois, c’est que vous alliez devenir le président d'Armateurs de France, non ?

J.E-S. : J'ai adhéré pour la première fois à Armateurs de France en avril 1993. Je devais avoir 29 ans. C’était Vincent Bolloré à la barre. Quand on adhère à une organisation professionnelle comme celle-là, on sait qu’il y a du renouvellement. Si j’ignorais il y a quelques années que je deviendrais un jour président d'Armateurs de France, ce n'était pas non plus inenvisageable. 

Nous ne sommes pas assez nombreux pour qu’il soit nécessaire de se battre pour les places »

Il se dit qu’il n’y a pas beaucoup de prétendants au poste. Vous avez dû vous dévouer ?

J.E-S. : J'ai rarement connu beaucoup de candidats à ce poste. Nous ne sommes pas suffisamment nombreux pour qu’il soit nécessaire de se battre pour les places. On fait en sorte que le relais se passe en toute intelligence et dans la bonne entente. La marine marchande française se distingue par sa grande diversité. Et l'organisation veille à respecter chacun dans ses spécificités, ce qui est aussi possible parce qu'il n'y a pas de concurrence entre nous. De fait, la continuité dans les actions apparaît comme une suite logique, quels que soient les présidents et les délégués généraux. C’est aussi une garantie de cohérence de la stratégie.

Vos premiers mots ont été pour les marins, dont vous avez salué l’engagement. Quelles sont vos urgences aujourd’hui et quelles seront vos priorités demain ?

J.E-S. : On peut en effet saluer l'engagement de nos équipages, qui se trouvent loin de chez eux, avec des communications rendues difficiles par la navigation au long cours et dont les relèves sont extrêmement compliquées. Ils sont au rendez-vous. Grâce à eux, les navires opèrent, et heureusement, car 90 % des marchandises sont transportés par mer. Autant dire que c'est existentiel. Il n'est donc plus à démontrer que la marine marchande est stratégique non seulement pour la France, mais aussi pour l'économie mondiale. Et c'est bien dans ce sens que je compte m'inscrire pour défendre les intérêts du monde maritime dans sa globalité. Demain, il faudra travailler sur un plan de crise et de relance de l’activité.

À propos des relèves d’équipage, des organisations professionnelles se sont prononcées en faveur de la suspension et de la prolongation des contrats de travail au-delà de leurs termes. L’Europe tente d’encadrer la pratique. Quelle est la position d’AdF ?

J.E-S. : Les difficultés actuelles proviennent des liaisons aériennes. La plupart des compagnies sont contraintes de clouer leur avions au sol et certains pays ont fermé leurs accès. Nous sommes tous mobilisés pour trouver les bonnes solutions et je peux vous assurer que c’est une priorité des armateurs dans leur ensemble de parvenir à effectuer les changements d'équipage dans les meilleures conditions et le plus rapidement possible. L’organisation est là pour faciliter les choses et on réfléchit ensemble à des formules.

Par exemple ?

J.E-S. : Une des clés est de débloquer les choses du point de vue aérien. Raison pour laquelle nous échangeons avec les compagnies aériennes et l'Association internationale du transport aérien (IATA) pour libérer des places dans les avions au profit des marins. 

On peut toujours refaire le monde mais on doit vivre dans ce monde et, pour en faire partie, il faut y opérer à armes plus ou moins égales »

Une fois sorti du confinement, à quoi penserez-vous ?

J.E-S. : La priorité, qui est d’intérêt national, reste de développer la flotte française. Et pour cela, il faut des équipages engagés et professionnels et des armateurs animés par la volonté d’entreprendre, de développer de nouveaux marchés et d’investir dans une flotte de haute technologie, le plus possible tournée vers la transition énergétique. Nous le prouvons depuis des années.

Et développer des emplois français ?

J.E-S. : C’est illusoire. Il faut remonter à 1986 pour avoir un équipage 100 % français. Malheureusement, et j’insiste malheureusement, ce modèle a fait faillite. Je suis bien placé pour le savoir car je fais partie de ce ceux qui n'ont pas pu continuer à naviguer justement pour ces raisons. Des solutions ont été apportées, salutaires, même si elles ont pu paraître violentes pour certains marins. Mais c'était absolument nécessaire. On peut toujours refaire le monde, mais on doit vivre dans ce monde et, pour en faire partie, il faut y opérer à armes plus ou moins égales. Il y a toujours un surcoût du pavillon français qu’il faut pouvoir intégrer le mieux possible afin que les armateurs, qui ont fait ce choix, puissent l’exercer dans un modèle économique acceptable.

Comment expliquez-vous que le RIF peine à convaincre en dépit de ses avantages ? Disposez-vous encore des leviers pour compenser le différentiel de coûts ?

J.E-S. : Je m’inscris en faux. Les dernières données indiquent que nous avons réellement inversé la tendance*. La dynamique est de retour, que ce soit en nombre de navires ou en tonnage. Il y a encore du travail et les armateurs ont besoin pour cela de certaines conditions. 

Dès lors que nous avons l'écoute des pouvoirs publics, nous pouvons co-construire les conditions indispensables à la relance de la marine marchande »

Certaines entreprises du pavillon français étaient déjà fragilisées avant le covid-19 et d’autres le seront peut-être demain. Sur ce point, qu’allez-vous défendre ?

J.E-S. : En novembre dernier, lors du grand rendez-vous annuel de la profession, les Assises de l’Économie de la mer, le président de la République Emmanuel Macron a dit que le XXIe siècle serait maritime. Notre objectif est bien évidemment que les armateurs en fassent partie et y apportent leur contribution. Dès lors que cette volonté existe et que nous avons l'écoute des autorités publiques, nous pouvons co-construire les conditions indispensables à la survie et à la relance de la marine marchande.

D’autres fleurons sont en difficulté comme Bourbon qui ouvre une nouvelle page de son histoire dans un contexte délicat pour les marchés para pétroliers.

J.E-S. : Je reste convaincu que les solutions trouvées aujourd'hui pour préserver la compagnie sont les bonnes, même si la crise actuelle se surajoute à celle qu’elle connait déjà depuis plusieurs années. Mais je suis persuadé que cette compagnie a les ressources nécessaires pour rebondir. Car elle a un savoir-faire incontestable. Ce sera sans doute plus long que prévu.

Pendant que vous avez l’écoute les pouvoirs publics et alors qu’Armateurs de France a demandé un plan Marshall pour le transport maritime, qu’allez-vous faire valoir ? Faudra-t-il des mesures financières ? des assouplissements sur certaines réglementations ? une adaptation du cadre législatif ?

J.E-S. : Il faudra repenser un certain nombre de choses et pérenniser certains dispositifs. Nous sommes au stade des idées. Le moment venu, nous aurons tous les éléments pour composer un plan, mais il s’appuiera sur les fondamentaux que nous avons construits depuis plusieurs années et qui étaient en train de porter leurs fruits il y a encore quelques mois. 

L'environnement pour les armateurs français n'est pas une option. Cela fait partie de nos fondamentaux et les initiatives ne manquent pas au sein de nos compagnies »

Il faudrait suspendre certaines réglementations ?

J.E-S. : Si vous pensez à celle qui est entrée en vigueur depuis le 1er janvier sur la teneur en soufre de nos carburants marins, il n’en est pas question. L'environnement pour les armateurs français n'est pas une option. Cela fait partie de nos fondamentaux et les initiatives ne manquent pas au sein de nos compagnies. Le pavillon français ne possèdera peut-être jamais la plus grande flotte au monde. En revanche, il tient son rang. Il est l’un des plus sûrs au monde, est socialement avancé, extrêmement jeune et parmi les plus propres, avec CMA CGM et ses engagements dans le GNL ou Louis-Dreyfus Armateurs et sa stratégie de diversification dans le soutien éolien en mer. C'est sur cette base que je veux inscrire mon mandat, en faisant de la question environnementale un fer de lance. 

La période va exiger du cash. Or l’accès aux financements dans le shipping est grippé depuis des années. Croyez-vous que les banques seront promptes à vous financer demain ?

J.E-S. : Nous opérons en effet dans un secteur très capitalistique. Les navires sont en effet des actifs extrêmement coûteux pour lesquels il faut mobiliser beaucoup de capitaux et trouver des financements adaptés. Néanmoins, les mécanismes existent pour accompagner les investissements des armateurs. Il faut non seulement les pérenniser mais aussi les optimiser. Nous avons des discussions sur le sujet dont on ne peut rien dire pour l’instant car nous en sommes au stade des pistes.

Ce qui m'anime depuis le début de ma carrière, que ce soit en tant que marin ou en tant qu'armateur, a toujours été de concilier l'humain et l'économique »

Sur le plan de la gouvernance, la composition du bureau devrait être connue, après adoption par le comité exécutif qui se tiendra en juin. Qu’en sera-t-il ? 

J.E-S. : Les organes de gouvernance seront le reflet des différentes typologies d’armateurs, comme c’est déjà le cas aujourd’hui. Tous seront représentés et disposeront bien évidemment de la même écoute. Se projeter aujourd'hui à six mois n’a pas de valeur par rapport à la priorité de demain compte tenu du contexte actuel. Nous allons commencer dès à présent par identifier toutes les composantes de la crise actuelle. Et je vous assure que chaque jour apporte son lot de complexités nouvelles. Il sera toujours temps de présenter nos projets, mais il faut avant cela que cette crise soit digérée

Chaque président a son style, quelle sera la façon d’être de Jean-Emmanuel Sauvée ?

J.E-S. : Ce qui m'anime depuis le début de ma carrière, que ce soit en tant que marin ou en tant qu'armateur, a toujours été de concilier l'humain et l'économique. Je voudrais inscrire cette motivation profonde dans les travaux que j'aurai à mener dans les deux prochaines années.

Propos recueillis par Adeline Descamps

* Les dernières données de la Direction des affaires maritimes du ministère de la Transition écologique, arrêtées au 1er juillet 2019, indiquait que onze navires supplémentaires ont rejoint le pavillon national et quatre ont déserté. Cette croissance est une première, le bataillon tricolore ayant perdu 20 % de ses effectifs en une décennie.​ Au 1er janvier, le pavillon français se classait au 29e rang mondial et 12e au niveau européen, mais au 22e et 9e si l’on prend en compte la flotte contrôlée, c’est à dire les navires sous pavillon étranger, mais appartenant à un armateur français.

Ponant, inquiet ?

La compagnie marseillaise appartient à une catégorie du transport maritime particulièrement malmenée par la crise actuelle, sacrifiée alors que le secteur était en pleine dynamique. Avec ses yachts d’expédition de petite taille, ses itinéraires pensés pour découvrir des lieux improbables, son positionnement de luxe, le modèle de Ponant est à contre-courant de l’industrie de la croisière mais n’en est pas moins affecté puisque toutes ses activités sont à l’arrêt. Pour autant, les équipes sont à l’œuvre pour réinventer le tourisme des jours post-covid. « Ceux qui vont rebondir sont ceux qui auront eu de bonnes idées au bon moment. Chez nous, cela ne fait absolument pas défaut. Nous sommes en train d’imaginer les parcours en fonction des envies qu’auront les Français demain. Ils auront besoin de prendre le large, mais sans avoir à prendre les airs. Nous sommes en train de rapatrier cinq navires en provenance des quatre coins du monde pour les rapprocher des côtes françaises. Nous préparons parallèlement des protocoles sanitaires stricts pour sécuriser nos opérations et rassurer nos clients. » Tous les passagers de la compagnie ont été rapatriés fin mars à bon port et les équipages seront relevés à l’occasion du retour des navires dans les ports français.

 

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