Curieusement, sur les réseaux sociaux, deux de ses citations – emphatiques, académiques – ont connu un franc succès : « L’océan est un bien commun de l’humanité, placé sous notre responsabilité collective » et « Le XXIe siècle sera maritime ». Singulièrement, sa chute n’a pas généré le même plébiscite alors que l’analogie avec sa situation « personnelle » était de nature à amuser les esprits railleurs : « J’aime ce caractère des marins, qui n’ont pas peur du risque. Ils ne sont pas tous d’accord au sein d’un équipage mais […] quand ils prennent la mer, ils laissent leurs divergences derrière car il y a un équipage, un seul, et c’est cet équipage qui arrive au port ou pas et qui réussit la mission ou pas. Le reste, cela vaut pour ceux qui ne prennent jamais la mer et qui ne veulent pas la prendre ».

Le président de la République était attendu à Montpellier pour l’ouverture des Assises de l’Économie de la mer, grand rendez-vous annuel de la communauté maritime, organisé par le groupe Ouest France, Le Marin et le Cluster maritime français (CMF). Il a honoré le rendez-vous alors que la rue s’apprêtait à gronder une énième fois contre sa propension réformiste et alors qu’il devait être quelques heures plus tard au chevet de l’OTAN pour un sommet prévu à Londres.

Il tiendra un discours athlétique d’une heure bien frappée, déroulant les quatre axes de « la vision maritime que la France doit développer », qualifiée après coup, dans les allées du salon, de très « ambitieuse » et nourrie d’une « maîtrise technique du secteur ». Concilier écologie et économie, construire une autonomie stratégique, assurer la sécurité maritime, retrouver le leadership dans l’éolien offshore, permettre aux armateurs et aux ports de répondre aux défis de la transformation énergétique… À tous niveaux, à tous égards, « la France doit être à l’avant-poste de tous les défis maritimes », « assumer son rôle de puissance maritime », reconnaître la part maritime de son destin car « chaque fois qu’elle a tourné le dos à la mer, elle s’est trompée ».

Cocher les cases

Il était attendu, notamment par les armateurs français dans un contexte de rupture pour le transport maritime, à une trentaine de jours de la mise en œuvre d’une réglementation internationale qui impose une révolution dans le bunker (la teneur en soufre des carburants ne pourra plus excéder 0,5 %) et contraint à des investissements qui malmènent les trésoreries. Comme un ultime message, les transporteurs maritimes français signaient la veille, le 2 décembre, une « charte bleue » par laquelle ils s’engagent au travers d’une quarantaine de mesures, en faveur d’un shipping plus responsable sur le plan social et environnemental.

Emmanuel Macron n’aura pas trompé leurs attentes, cochant même toutes les cases sujettes à interrogations.

Le chef de l’État a reconnu formellement leur engagement dans des modes de propulsion plus propres. Il a salué leur lobbying pour que la France soumissionne à l’OMI, dans le cadre de la stratégie anti-carbone, une mesure visant à réduire la consommation par le ralentissement de la vitesse des navires, et sur ce point, « d’avoir assumé le travail technique sur le sujet ». Il a souligné le fait que 10 % de la flotte française « carburerait » au GNL dans les trois à quatre ans (des chiffres sans doute glissés par Armateurs de France). Il leur a confirmé avoir intégré que ces engagements nécessitaient des investissements lourds et compris que cela nécessitait de la visibilité sur le plan fiscal et industriel. Il a ainsi conforté tous les dispositifs existants dont bénéficie le secteur (taxe au tonnage, exonération de la taxe intérieure sur les produits énergétiques, des contributions patronales à l’Enim, le régime de protection sociale des gens de mer, etc.). Des outils que les armements tricolores jugent essentiels pour supporter la concurrence internationale et préserver une présence du pavillon national dans tous les segments du shipping.

« Oui, je suis satisfait, a réagi en aparté Jean-Marc Roué, président d’Armateurs de France. Je suis satisfait que le président de la République ait reconnu l’engagement des armateurs en faveur de la transformation énergétique. Et oui, je suis satisfait qu’il se soit engagé à conforter les dispositifs existants qui nous permettent d’opérer dans des conditions plus compétitives. Et qu’il ait bien noté que cette compétitivité permet des investissements vertueux ».

Taxation carbone

Le président de la république s’est également engagé à ce que « l’État soit au rendez-vous pour équiper les ports en conséquence, qu’il s’agisse des infrastructures de soutage au GNL ou d’embranchement électrique à quai », a indiqué Emmanuel Macron, fléchant quelques ports stratégiques – Le Havre, Marseille, Dunkerque – dont il veut faire des ports modèles, « écologiques », assurant « l’interconnexion entre le maritime et le fluvial par des moyens de transport décarbonés ».

Avec quelle marge de manœuvre financière ? Il n’en dira mot, renvoyant vers la stratégie portuaire nationale présentée il y a deux ans par son Premier ministre.

Pas un mot non plus sur la fiscalité du GNL ou une taxe carbone, que le ministre de l’Économie Bruno Le Maire avait évoquée et évacuée comme un sujet qui doit se penser à l’échelle européenne. Les armateurs eux-mêmes sont partagés sur cette question.

Quoi qu’il en soit, la présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen, a promis un « green deal » européen pour « mettre l’Europe au pas de la neutralité carbone ». Ce plan garantit des outils innovants, de « politiques européennes, de régulation et de financement ». Ils devaient être dévoilés le 11 décembre. Dans un premier projet, l’une des propositions inclut le transport maritime international dans le système d’échange de quotas d’émissions (ETS), une idée qui avait déjà été confirmée lors de l’audition de la commissaire aux Transports au Parlement européen. Adina-Ioana Vãlean avait néanmoins souligné que le secteur relevant d’une réglementation internationale, « nous devrions donc être prudents dans nos actions ».

« La taxe, on l’a déjà et elle s’appelle l’IMO 2020 », tranche Jean-Marc Roué.

« Il nous faut concilier écologie et économie. Préserver la biodiversité et en même temps la compétitivité de notre économie et les intérêts de la pêche. Limiter la pollution générée par les navires et en même temps garantir les échanges. »

« Dans notre économie mondialisée et numérisée, portée par la maritimisation des flux et les réseaux de câbles sous-marins, il ne saurait y avoir de prospérité sans sécurité en mer et de sécurité en mer sans un engagement permanent. »

« Nous sommes en train de créer une capacité maritime européenne. Cela participe à cette construction d’autonomie dont nous avons tant besoin. »

« L’État sera au rendez-vous pour vous accompagner sur le plan fiscal de façon à conforter vos investissements. Il sera aussi au rendez-vous pour équiper les ports en conséquence. »

« Il est incompréhensible que la France ne soit pas en pointe dans le domaine de l’éolien en mer (…) Nous allons y remédier. »

« Le XXe siècle fut continental par ses guerres, ses défis, la manière de penser les frontières (…) Le XXIe siècle sera maritime, c’est là que se joue la puissance, la géopolitique, le commerce et ses connexions. C’est sur cet espace que la France aura (…) à se repenser. »