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Selon Maritime Strategies International (MSI), la reprise de la demande de pétrole et les réductions de la production par les principaux pays producteurs vont entraîner une baisse des stocks. Les revenus des pétroliers devraient se trouver en tension dans la seconde partie de l’année.

La stratégie consistant à stocker le pétrole sur les navires, faute de capacités de stockage suffisantes à terre, n'a-t-elle plus d'avenir ? Ils sont nombreux à le penser chez les analystes. Moins chez les armateurs de tankers. L'engouement pour le stockage en mer avait atteint un pic, en avril, au moment où le baril américain West Texas Intermediate (WTI) est brièvement passé en territoire négatif faute de débouchés alors que l’offre était largement excédentaire. En réalité, depuis le 9 mars, les cours du baril n’en finissait plus de sombrer. La crise sanitaire planétaire a anéanti toute demande. Le jeu dangereux de certains pays producteurs au sein de l’OPEP, qui ont ouvert les vannes à un moment où la raison commandait de les fermer, a déversé des tonnes de pétrole sur le monde. Faute de demande, les réserves ont alors atteint des niveaux égalés et les cuves à terre ont fini par saturer. Les tankers ont alors été réquisitionnés pour servir d’unités flottantes de stockage. Les taux d’affrètement des pétroliers VLCC en ont largement profité. Une situation qui devait s’effriter, indiquaient alors les observateurs du marché, avec l’accord arraché de haute lutte au sein de l'OPEP+ pour réduire la production.

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Comment vont s’écouler les stockages ?

Déstockage lent ou rapide une fois la demande de pétrole active ? C’est la question qui anime la sphère des traders et analystes. Hugo de Stoop, le PDG de l’armement belge de tankers, soutient depuis quelques semaines que plusieurs phénomènes argumentent en faveur du maintien d’un stockage flottant « au moins jusqu’à la fin de l’année ». D’une part, parce que la demande, qui portait principalement sur des superpétroliers et les suezmax, a ensuite colonisé des unités plus petites. D’autre part parce que le stockage flottant, qui concernait d’abord du brut, a ensuite touché les produits raffinés. Enfin, parce que les raffineries commenceront par puiser dans les stocks terrestres près de leurs installations avant de traiter ce qui se trouve à bord des navires. Le connaisseur se base, en cela, sur son expérience de 2015-2016 : « La dernière fois que nous avons eu un contango, il a fallu douze mois pour que les navires reviennent dans la flotte. »

Les armateurs de tankers font indécemment fortune

Un effet durable

Maritime Strategies International (MSI) semble le penser également. « Le stockage flottant, stimulé par la faiblesse des prix du pétrole et les contrats à terme, a dominé l'offre jusqu'à présent et continuera à le faire pendant le reste de l'année et jusqu'en 2021 ». Selon les données de l’analyste, depuis mars, au moins 71 VLCC ont été réservés avec une option de stockage de brut. En mai, quelque 23 Mtpl était chargés sur des VLCC à cet usage, ce qui équivaut à environ 9 % de la flotte actuelle des super tankers. Ces unités ne sont pas les seuls concernées puisque, depuis mars, 30 suezmax (des pétroliers qui transportent 1 million de barils de brut) et 25 aframax ont aussi été réservés à ce effet, soit 8,7 % et 9,4 % de leurs flottes respectives, toujours selon MSI. « Nous estimons que le stockage flottant va atteindre en ce mois de juillet un pic, à 25 Mtpl pour les premiers et 31 Mtpl pour les seconds, avant de retomber à 10 et 11 Mtpl respectivement d'ici la fin de l'année ».

Le marché des tankers conditionné

Estimant que la demande de pétrole interviendra en fin d’année « quand un certain degré de normalité reviendra tant pour les transports que pour l'industrie », les raffineurs déstockeront les installations flottantes, « ce qui leur permettra de traiter le brut acheté moins cher et plus rapide à obtenir selon l'endroit où il a été stocké ». De ce fait, MSI estime qu’en 2020, une capacité de 95 Mtpl aura été retiré du marché à titre de stockage flottant, soit 15 % de la flotte totale. En 2021, ce niveau retombera à  50 Mtpl, soit 8 % de la flotte, puis à 3 % en 2022. En conséquence, avec la restitution des tonnages affrétés au sein de la flotte active, celle-ci devrait rebondir, de 9,1 % en 2021, et de 8,3 % en 2022.  

Quant à la demande de pétrole, « le maintien des restrictions de production devrait stimuler la demande. Le marché pétrolier devrait passer d'un énorme excédent à un déficit dès le second semestre de 2020. Les importants volumes de stockage à terre et flottant accumulés en avril/mai seront épuisés, ce qui exercera une pression sur le marché à mesure que les prix du pétrole se redresseront ».

Pour MSI, la conjoncture des tankers pour le troisième trimestre dépendra de cette transition, en outre conditionnée au risque d’une deuxième vague épidémique et à une croissance économique plus lente que prévue. Certains analystes considèrent que si le virus reprend son cours de contamination, la réduction de la demande prolongerait la période de stockage flottant et limiterait le déstockage, immobilisant davantage les pétroliers. Mais sans cela, et si l'OPEP+ met à exécution ses engagements, à savoir réduire de 2,7 millions de barils par jour sa production à partir du mois d'août, les jours du stockage flottant sont comptés. 

Plus de 35 000 $/j

Pour l’heure, les taux au comptant du VLCC restent très élevés. Ils étaient encore en hausse (de 50 %) la semaine dernière, en moyenne autour de 35 500 $/j (sachant que le coût d’exploitation d’un supertanker est d'environ 8 000 à 10 000 $/jour et le seuil de rentabilité, frais de dette inclus, autour de 25 000 $/j), voire de 50 000 $/j d’après Clarksons Platou Securities. Les taux pour les suezmax étaient en moyenne de 14 400 $/j et en hausse de 32 % d’une semaine à l’autre.

Les observateurs du marché se rejoignent pour penser que les stocks de stockage flottant vont s’écouler et qu’il y a peu de chance pour que les armateurs de tankers revivent la divine période de mars et avril dernier. À l’issue du premier trimestre, ils étaient en effet des propriétaires de flotte particulièrement heureux, ayant doublé ou triplé leurs bénéfices

Adeline Descamps