©Eric Houri

 

Trois nouvelles signatures internationales engrangées pour la coalition initiée par Rodolphe Saadé, le PDG de CMA CGM. Airbus, Bureau Veritas et PSA International viennent s’ajouter à une liste de neuf grandes entreprises, parmi lesquelles Amazon Web Services, Engie, Faurecia, Michelin, Schneider Electric, Total, Wärtsilä…Sept projets visant à développer des énergies à moindre impact climatique ont été lancés.

« Confinés » dans une voie de progrès qui ne peut plus être indifférente au sort de la planète, les acteurs du transport maritime n’ont plus vraiment d’autres choix que d’explorer les contours d’un nouveau régime de sobriété climatique. Parmi les cinq premiers armements mondiaux de porte-conteneurs, certains sont à ce propos plus bavards que d’autres. Le leader mondial de la ligne régulière Maersk et le n°4, CMA CGM, se partagent l’affiche. MSC, Cosco, et Hapag-Lloyd se font plus rares à l’antenne sur le sujet.  

Maersk et CMA CGM ne partagent cependant pas les mêmes convictions sur les choix à opérer pour tendre vers la neutralité carbone mais considèrent manifestement toutes deux que le salut décarboné s’acquiert par la mutualisation des ressources et la coopération transdisciplinaire. Il reste une trentaine d’années au secteur maritime pour opérer la chirurgie dans les modes de propulsion et battre en faux ceux qui leur promettent un crash : ne pas parvenir à décarboner. La collaboration entre acteurs industriels n’est pas vraiment négociable dans ces conditions.

Rodolphe Saadé embarque 9 grandes entreprises internationales

Méthanol versus GNL, Maersk versus CMA CGM

Alors qu’il y a quelques jours, Maersk s’engageait sans réserve à mettre en service un premier navire au méthanol vert (produit à partir d’énergies renouvelables, quasi inexistant) d’ici à 2023, CMA CGM a fait, elle, le choix depuis plusieurs années de propulser ses nouveaux navires au GNL, qu’elle est en train de réceptionner. Une solution imparfaite pour traiter le CO2 mais le carburant, que l’on dit de transition en attendant son clone vert, est immédiatement disponible, éprouvé et ne pose pas de problème de sécurité d’emploi par rapport au méthanol par exemple, soutiennent ses partisans.

Maersk figure aussi parmi les membres fondateurs de plusieurs coalitions qui transcendent toutes frontières et a créé son propre centre zéro carbone, le centre Maersk-McKinney Møller . Lancée en décembre 2019 à l’occasion des Assises de l’Économie de la mer, soutenue spontanément par le président Macron, qui y était présent, la coalition pour les énergies de demain, initiée par Rodolphe Saadé, vient de convaincre trois autres « grandes marques » internationales : l’avionneur européen Airbus, le leader de la manutention portuaire PSA International (63,3 MEVP traités sur un total de 338 MEVP pour les dix premiers opérateurs mondiaux) et la société de classification, d’inspection et de certification Bureau Veritas.

Élargir des sources d’approvisionnement en énergies nouvelles

Les trois nouvelles recrues rejoignent neuf autres acteurs industriels et/ou entreprises de services qui y avait adhéré en juillet dernier, parmi lesquels Amazon Web Services, Faurecia, Michelin, Schneider Electric, Total, Wärtsilä, Engie Carrefour, la seule banque, le Crédit Agricole CIB ainsi que le Cluster maritime, qui fédère notamment les entreprises des énergies maritimes renouvelables. 

« Nous sommes convaincus des bénéfices que peuvent apporter des initiatives communes dans la recherche de nouvelles solutions visant à réduire les émissions de CO2 de notre industrie. Ce défi requiert une réponse collective et nous pensons que cette coalition favorisera l’émergence de solutions tangibles pour la création de nouveaux modèles de mobilité », indique Jean-Brice Dumont, le vice-président exécutif de l’ingénierie d’Airbus, mentionné dans le communiqué. 

 « La diversité des parties prenantes et des expériences confère une réelle puissance, à l’échelle de tout le secteur du fret et des chaines logistiques, pour élaborer les solutions innovantes dont nous avons besoin », espère Matthieu de Tugny, président de Bureau Veritas Marine and Offshore.  

Se fixant un premier jalon à 2030, les 14 membres allongent donc le pas et entendent délivrer des premiers résultats concrets dès cette année. Avec pour objectifs : élargir des sources d’approvisionnement en énergies nouvelles, réduire la consommation d’énergie par km équivalent transporté et réduire les émissions imputables au transport et à la logistique.

Accélérer la disponibilité de l’hydrogène

Au sein de la coalition, sept groupes de travail multidisciplinaires ont été créés sur les thématiques de l’hydrogène vert, des biocarburants, du GNL, de l’électrice verte, des véhicules zéro émission, des plateformes multimodales et de l’écocalculateur numérique. Pour certaines thématiques, les avancées sont plus ou moins concrètes.

En matière d’hydrogène vert par exemple, la coalition s’appuie sur les projets Cathyope et H2Haul de Carrefour qui visent à expérimenter les tout premiers poids lourds longue distance zéro émission, propulsés par une pile à combustible alimentée à l’hydrogène, et proposer un carnet de commandes pour le transport routier de marchandises d’ici la fin du premier semestre, afin d’accélérer la disponibilité de l’hydrogène. 

Le camion à hydrogène CATHYoPE est un poids lourd de 44 t à propulsion électrique-hydrogène. Lancé en octobre 2017, le programme est le fruit d’une collaboration entre GreenGT, les Transports Chabas et Carrefour. Le véhicule doit être très prochainement opéré dans les conditions réelles d’opération d’une ligne logistique de Carrefour dans le Sud de la France. Le véhicule est pensé pour égaler les performances (puissance, autonomie, temps de ravitaillement) d’un véhicule conventionnel de même tonnage, sans aucune émission à l’échappement et grâce au système hybride électrique-hydrogène (530 ch, 500 km d’autonomie, le plein en 15 min). L’homologation du véhicule est prévue au deuxième trimestre 2021. 

Le projet européen H2Haul (cofinancée par l’UE à hauteur de 12 M€ sur cinq ans) est destiné à tester l’exploitation des camions lourds à hydrogène en Europe, associant les constructeurs européens VDL et Iveco et FPT Industrial pour la partie moteur. En France, Carrefour est impliqué avec les transporteurs Chabas et Perrenot. Ce programme s’appuie sur les avancées de l’américain Nikola et du coréen Hyundai. Trois nouveaux types de poids lourds électriques à pile à combustible devraient bientôt faire l’objet d’essais. Ces véhicules seront utilisés pour le compte d’industriels et d’acteurs de la grande distribution, avec l’idée de tester également le développement d’infrastructures d’approvisionnement. Au total, 16 véhicules seront utilisés dans des conditions réelles sur des sites en France, en Belgique, en Allemagne et en Suisse. 

Conversion à l’électrique des terminaux

Dans les biocarburants, la coalition entend proposer et tester le premier biocarburant spécialement adapté au transport maritime, en vue de développer l’usage de ce combustible sur l’ensemble de la supply chain, est-il indiqué. Dans le GNL, sans surprise, c’est le bio-GNL qui mobilise les développements. Le groupe de travail planchant sur l’électricité verte se concentre, lui, sur la conversion des points clés de la chaîne logistique – dépôts, terminaux et entrepôts – en lieux autoalimentés en électricité verte. 

Les 14 membres de la coalition se donnent par ailleurs l’horizon du premier trimestre pour parvenir à une vision et à un agenda communs sur des véhicules zéro émission dans les transports routier, aérien et maritime. L’idée est de lancer des projets de R&D innovants, notamment dans l’hydrogène ou l’ammoniac. Il est aussi question du développement d’un éco-calculateur numérique qui certifiera l’empreinte environnementale porte-à-porte de n’importe quel itinéraire. 

Enfin, les ports et leur métamorphose en plateformes multimodales écologiques mobilisent aussi les énergies. Un ouvrage collectif donc pour déjouer ce qu’on appelle d’un doux euphémisme la crise écologique.

Adeline Descamps