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La désulfuration des gaz d’échappement et la suppression des particules fines et ultra fines, associées à la connexion électrique à quai, font sans doute du Piana un des navires les plus vertueux de Méditerranée, assure la compagnie marseillaise. Le système, que La Méridionale a développé avec le chimiste belge Solvay et le fabricant autrichien des technologies d’épuration des gaz d’échappement Andritz, constitue une première sur un navire.

Ici s’anticipe le navire propre de demain. La plus ancienne compagnie de Marseille consolide sa stature écologique en franchissant une autre étape dans ses engagements à opérer sans émissions ni rejets liquides ou solides. La stratégie de La Méridionale en matière de réduction des émissions de ses navires a procédé en plusieurs phases. Elle en est à la deuxième étape et à sa cinquième année.

Après avoir réglé la problématique de l’escale quai en étant, dès 2017, la première en France et en Méditerranée à brancher à l’électricité à quai sa flotte (aujourd’hui de quatre navires) pendant toute la durée de leur escale au port de Marseille, elle a désormais finalisé toutes les étapes destinées à éprouver un filtre à particules sur son navire amiral Le Piana (2 500 mètres linéaires, 800 passagers), qui permet de traiter 80 % de ses émissions en mer. Le soufre (SOx) étant réglementé par la Convention Marpol, la société souhaitait aller plus loin en visant les particules fines en vue d’un traitement deux en un (soufre et particules).

Celle sur laquelle elle travaille actuellement, pour un horizon 2025, concerne la réduction des émissions d’oxydes d’azote (NOx) sur le même principe que la technologie AdBlue des camions et voitures. Le grand coup d’après consistera dans le traitement du CO2. Autant dire « un cran supérieur en termes de complexité et d’investissement », reconnaît Christophe Seguinot, le directeur technique de La Méridionale.

À l’heure actuelle, la société a déjà une solution équivalente au GNL en ce qui concerne les réductions de SOx et les particules, mais à bien moindre coût (un filtre à particules coûte entre 11 et 12 M€) et avec une solution moins radicale. Si elle parvient à traiter les NOx (abattre 70 % selon ses objectifs), elle aura alors les mêmes résultats que le gaz naturel liquéfié en termes d'émissions d'oxydes d'azote et de dioxyde de carbone et sera conforme à la réglementation Tier 3.

Un investissement de 16 M€

Efficace pendant tout le cycle d’exploitation du navire et pas seulement à quai, le filtre à particules, de type à manches – un process largement éprouvé dans le monde terrestre – a été marinisé par les ingénieurs de la société avec deux partenaires industriels, le chimiste de spécialités belge Solvay et le fabricant autrichien des technologies d’épuration des gaz d’échappement de filtres Andritz, maîtres du process dans les incinérateurs de déchets et centrales thermiques.

« C’est une première mondiale sur un navire marchand, rappelle Marc Reverchon, alors qu’en dehors du GNL, aucune technologie disponible sur étagères ne répondait au cahier des charges de l’entreprise. « Et les résultats sont exceptionnels. Ils vont très au-delà des réglementations actuelles et anticipent sur les normes à venir ».

Le président de La Méridionale accueillait le 5 septembre à bord du Piana ses bailleurs, des représentants de l’État (le préfet notamment), des élus, des représentants du monde économique et du secteur maritime et portuaire – mais en l’absence remarquée du président du port de Marseille Hervé Martel –, pour l’inauguration de cette technologie qui permet au Piana de devenir un « navire zéro émissions de gaz à effet de serre, zéro dioxyde de soufre, zéro particules de toute taille, zéro métaux lourds, zéro bruit, zéro vibrations ». 

Elle aura demandé plusieurs années de validation de process et de tests et nécessité un investissement total de près de 16 M€, dont 8,4 € pour la dernière phase de tests, auquel la Région de Renaud Muselier a contribué à hauteur de 4,3 M€ dans le cadre de son programme « Escale Zéro Fumée », complétés par une subvention de l’Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie (Ademe) de 1,1 M€. 

Des bénéfices au-delà des attentes

La phase d’expérimentation débutée en 2019 a révélé des bénéfices environnementaux supérieurs à ceux que la compagnie escomptait. Les mesures et analyses de gaz d'échappement réalisés par Certam, « qui pensait au départ que ses appareils de contrôle ne fonctionnaient pas », montrent que le filtre élimine 99 % des oxydes de soufre (SOx), de quoi satisfaire largement à toutes les réglementations de l'OMI et de l'UE, même dans les zones Seca (à faible émission de soufre).

Lors du MEPC78, début juin, l’OMI a acté la création d’une zone Seca en Méditerranée qui plafonnera le taux de soufre des carburants marins à 0,1 % (au lieu de 0,5 %), comme ce qui est en vigueur depuis 2015 en Baltique, en mer du Nord, en Manche. Au regard des procédures d’adoption des amendements de l’OMI, elle devrait être effective d’ici 2025. La délégation française à l’Organisation maritime internationale poussait pour aller au-delà des seuls oxydes de soufre de façon à cibler d’autres polluants responsables de la pollution de l’air, comme les oxydes d'azote (NOx) et les particules fines et ultrafines.

Aucun règlement maritime n'impose à ce jour de seuil sur les particules, pourtant les plus impactant pour les populations riveraines des ports. Le dispositif de La Méridionale supprime 99,9% des particules fines (PM 25) et ultrafines (PM<1). C’est ce qui a décidé La Méridionale à déployer le système de traitement des fumées sur l’ensemble des moteurs du navire alors qu’il a été validé avec un seul moteur sur les quatre et un groupe électrogène sur les trois. 

Le filtre à particules

Aucun déchet

« Je dois exprimer ici trois fiertés, reconnaît Benoît Dehaye, le directeur de la compagnie. La première est industrielle et « elle est portée par nos ingénieurs qui sont parvenus à transférer une solution terrestre en mer et à l’adapter à un navire existant ». La seconde est celle de la filière maritime « qui travaille beaucoup sur ces sujets et qui n’a pas toujours une presse excellente ». La troisième est celle de son territoire. « Son plan climat nous a permis d’inscrire nos développements dans la durée. C’est en s’inscrivant dans un temps long que l’on peut apporter les bonnes solutions ».

« Adapter un process d’usine à un navire a nécessité de répondre à de nombreuses questions. Comment on l’exploite, comment on fait pour approvisionner du réactif et débarquer du résidu, quel impact énergétique du système, pour quel modèle économique viable...», liste Christophe Seguinot. « La particularité du filtre à particules est qu’il combine la désulfuration à sec [sans utilisation d’eau, NDLR]) des gaz d’échappement et l’élimination des particules fines et ultrafines », ajoute-t-il.

Ni eau pompée ou rejetée

L’équipement, plus volumineux encore que des scrubbers, a été installé entre les deux cheminées du Piana. Il fonctionne par la pulvérisation de bicarbonate de sodium en poudre dans le système d’échappement, à la source des moteurs. Le bicarbonate a pour effet de neutraliser les oxydes de soufre présents dans les gaz d'échappement. Les gaz et le bicarbonate chargé des molécules soufrées passent ensuite au travers de centaines de « chaussettes » filtrantes en téflon. Dans une seconde étape, les particules sont elles captées par le filtre à particules.

Enfin, les résidus solides sont stockés à bord dans des citernes en vue de la valorisation par la filière des déchets industriels, assurée par Solvay, qui fournit aussi le bicarbonate. « Nous ne voulions surtout pas créer un déchet en plus. Il n’y a pas d’eau ni prélevée ni rejetée. On part avec de la poudre et on finit avec de la poudre », insiste le directeur technique, qui fait référence au grand défaut des scrubbers, qui rejette des eaux sulfurées en mer quand ils fonctionnent en boucle ouverte.

La Méridionale n’a pas vraiment fait mention des autres navires, Les Kalliste (Construit et mis en service en 1993), Girolata (2001) et Pelagos (construit en 1997 mais mis en service en 2020). Mais le Kalliste fait actuellement l’objet d’une étude de faisabilité technique. La solution sera moins évidente sur le Girolata pour des raisons de stabilité du navire. 

Adeline Descamps