Christophe Castaner, en avril 2020, quand il était ministre de l'Intérieur. ©Ministère de l'Intérieur

Selon le quotidien La Provence, la candidature de l’ancien ministre de l’Intérieur devrait être présentée au conseil de surveillance du Grand Port maritime de Marseille Fos, prévu le 14 octobre. L’instance de gouvernance du port phocéen est sans incarnation depuis le décès brutal en décembre 2020 du précédent président, Jean-Marc Forneri. Le syndicat CGT des personnels du GPMM et de Fluxel a déjà fait connaître sa franche opposition en déposant un préavis de grève.

Dès lors que le président de Région Renaud Muselier a pris la parole sur ce dossier, il fallait s’attendre à ce que le sujet sorte des « prétoires » avec un retour politique. Après dix-huit mois de surplace, la réponse de l’exécutif n’a pas tardé. Si l’information révélée vendredi 23 septembre par La Provence (qui n’en est pas à sa première annonce) est avérée, la candidature de Christophe Castaner sera soumise au conseil de surveillance du Grand Port maritime de Marseille (GPMM) prévu le 14 octobre. En vue d’un bon pour accord.

La contre-réponse d’un des collèges composant l’instance de gouvernance n’a pas non plus tardé. Le syndicat général CGT/UGICT CGT des personnels du GPMM et de Fluxel (trois représentants au sein du conseil de surveillance) a déposé un préavis de grève reconductible de « une minute à 24 heures » à partir du 30 septembre au titre de la menace que ce choix ferait peser sur le « développement et la pérennité des activités portuaires », « le maintien et le développement des activités industrielles » et en termes de « remise en cause des effectifs de l’emploi » à un moment où le « premier port de France et poumon économique de la région » fait face à des « enjeux majeurs à la fois économiques, géostratégiques et énergétiques ». En clair, la dynamique économique et la stabilité sociale seraient compromises par l’arrivée de l’ex-ministre de l’Intérieur sous l’ère d’Édouard Philippe.

Accueillir de façon républicaine celui qui, alors place Beauvau, était à la manœuvre quand il a fallu étouffer les départs de feu catégoriels en fin d’année 2019 (Gilets jaunes et grèves en raison de la réforme de la retraite) ne faisait pas partie de leur programme. Et ils s’inquiètent d’ores et déjà du contenu de son cahier des charges sachant que la question de la masse salariale dans les ports n’est toujours pas tranchée. Les usagers du port et acteurs économiques, représentés au sein des personnalités qualifiées avec quatre membres (dont deux non vacants), n’ont pas réagi publiquement, mais en mode sous-marin, il y a du tangage.

Choix-surprise

La décision a surtout pris de court « le marché », qui n’était plus habitué à du mouvement sur ce sujet. Depuis le décès brutal en décembre 2020 de Jean-Marc Forneri (Bucéphale Finance), le GPMM n’a plus d’incarnation officielle à son sommet, si ce n’est de façon intérimaire par Élisabeth Ayrault depuis janvier 2021 qui n’a pas caché sa volonté légitime de raccrocher. L’ex-présidente du directoire de la Compagnie nationale du Rhône (CNR) l’a manifesté avec fermeté à l’occasion du Conseil de surveillance du 26 novembre 2021 en rappelant l’État à ses responsabilités avant d’annoncer qu’elle remettrait sa démission le 13 octobre, veille du prochain conseil de surveillance du GPMM. Une manière polie de forcer une prise de décision de l’exécutif.  

À l’occasion de l’inauguration du navire « zéro émissions, zéro particules, zéro bruit » de La Méridionale le 5 septembre, le président de la région Provence Alpes Côte d’Azur, que l’on dit Macron-compatible, a mis à profit le temps de parole qui lui était imparti en tant que principal bailleur de fonds du projet de la compagnie maritime pour défier, avec panache, le préfet de région Christophe Mirmand, qui figurait aussi parmi les invités. Si l’État ne présente pas de candidat(e)s avant le prochain conseil de surveillance du Grand port maritime de Marseille Fos, il candidatera, a-t-il fanfaronné.

L’exécutif a en réalité le bec dans l’eau depuis que son favori – Stéphane Richard, ex-PDG d’Orange –, a été invalidé par un rendu de justice en raison de son implication dans ladite affaire de l’arbitrage Tapie-Crédit lyonnais quand il était le directeur de cabinet de la ministre de l’Économie Christine Lagarde. L’homme avait le cursus idéal pour la fiche de poste en raison de sa double compétence publique-privée : son expérience à la tête d’une grande entreprise, fusse-t-elle publique, et sa capacité à naviguer dans les arcanes politiques, des qualités qui permettent d’opérer tactique.

Rendu inéligible, un autre profil s’est distingué en la personne de Xavier Giocanti, un autre proche, décidément, de la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, alors même que le statut de l’âge le disqualifiait d’emblée.

Le nom de Laurence Eymieu, la directrice générale de Keolis Lyon sur le départ, revient régulièrement dans le jeu.

Candidatures éparses

Depuis, l’émetteur n’émet plus de son si bien que Renaud Muselier a remis un peu du bruit ambiant, indiquant avant de présenter sa propre candidature qu’il avait proposé deux profils, dont on suppose que l’un est celui de Laurence Eymieu, la directrice générale de Keolis Lyon, qui doit quitter l'opérateur privé de transport public de voyageurs ce mois-ci. Les deux propositions sont restées lettres mortes, a ajouté le président de la région. 

Un seul homme n’a pas fait mystère de son intérêt sans toutefois faire tapage de sa candidature. Il s’agit de Nicolas Mérindol, qui fut directeur général du groupe Caisse d'épargne de 2006 à 2008, perçu comme un proche des Pietri, famille qui contrôle le groupe marseillais de construction immobilière Constructa, artisan de deux des trois tours composant la skyline marseillaise. Une candidature dont ne veut pas un influent décideur politique local et qui n’est pas sans poser des problèmes de conflit d’intérêt.

Quitte à ce que le poste échoit à une personnalité politique et reste dans la sphère des proches du pouvoir, il est étonnant que le choix ne se soit pas porté sur Saïd Ahamada. L’ex-député La République en marche de la 7ᵉ circonscription des Bouches-du-Rhône entre 2017 et 2022 – porte-parole du groupe LREM de 2019 à 2020 quand Christophe Castaner présidait le groupe à l'Assemblée nationale –, est apprécié par la communauté, notamment pour les qualités d’écoute dont il a fait preuve (suramortissement vert) et à qui il ne peut pas être reproché de ne pas connaître la mécanique maritime et portuaire.

Il ne peut pas davantage être fait un procès en illégitimité économique à l’un des soutiens de la première heure d’Emmanuel Macron. Pur-sang politique — maire de Forcalquier dans les Alpes-de-Haute Provence (04), député pendant dix ans de la deuxième circonscription de ce département – Christophe Castaner a été vice-président du Conseil régional pendant douze ans en charge de l’aménagement du territoire puis de l’économie. Qui plus est dans une mandature présidée par l’homme de gauche Michel Vauzelle, complètement sourd à la chose économique et qui ne s’intéressait qu’à la Méditerranée vue sous l’angle des Affaires étrangères. Tête de liste des socialistes aux élections régionales en 2015, il était parmi les rares candidats à maîtriser les dossiers économiques en interview, est-on en mesure d’affirmer.

Quelles intentions ?

Au-delà, la difficulté à pourvoir un poste dont le mandat est bénévole interpelle. La « tradition » veut que la présidence des ports échoie à un(e) dirigeant(e) chevronné(e) à la tête d’une entreprise si possible emblématique, sans être pour autant maritime ou portuaire (toujours pour des raisons de conflit d’intérêt), ce qu’a incarné sur les terres provençales le regretté Patrick Daher il y a quelques années. Les milieux économiques se battent depuis des années pour qu’un de leur pair soit le garant de la stratégie de ces outils dont la pandémie a révélé le caractère éminemment souverain. Un fois n’est pas coutume, le cas marseillais n’est pas isolé. À Nantes Saint-Nazaire, ce fut aussi compliqué. Le Grand port maritime est présidé depuis 2019 par Christelle Morançais, élue à l’unanimité par quatre collectivités aux sensibilités politiques différentes.

Quelles sont les intentions de l’État en procédant ainsi, avec la pelleteuse, et en prenant une décision dont il sait pertinemment qu’elle va secouer le landerneau. Une réponse politique à la déficience du privé ? Une tentative de reprise en main ? Une façon de préparer le terrain à une réforme des statuts qui lui permettrait de se défaire de responsabilités qu’il n’arrive pas à assumer ? Ou un simple désintérêt ? Placer un proche en vue d’un positionnement politique à la mairie de Marseille ? Ce sont toutes ces questions qui agitent en sous-bois.

La CGT, elle, a sa réponse : « quelle est la volonté affichée par cette annonce si ce n’est l’oppression et la répression, domaines dans lesquels Christophe Castaner a démontré tous ses talents ». La réalité est certainement plus nuancée.

Quoi qu’il en soit, après quatre ans de stabilité sociale, le port de Marseille ne peut pas s’« offrir » une nouvelle grève à l’heure où les tankers et méthaniers n’ont jamais été aussi précieux à la sécurité énergétique.

Adeline Descamps