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À l’issue de la 35e session extraordinaire du Conseil de l’OMI, qui s’est tenue les 10 et 11 mars sur les conditions de navigation en mer Noire et en mer d’Azov, des mesures ont été envisagées pour mettre en œuvre des couloirs de sécurité. Une soumission déposée par plusieurs organisations maritimes et les clubs P&I. Les modalités pratiques restent à définir.

Les primes d’assurance se facturent à six ou sept chiffres en fonction de la valeur de la coque et les taux peuvent atteindre les deux chiffres pour les navires naviguant en mer d’Azov et en mer Noire, selon les courtiers. Ils reflètent certes le danger à fréquenter la région après les attaques contre des navires et les menaces explicites de la Russie envers la marine marchande mais aussi sans doute la réticence à couvrir des navires qui contreviennent potentiellement aux sanctions internationales.

Les sociétés désertant la Russie sont de plus en plus nombreuses. Après les grandes majors pétrolières, qui ont annoncé leur désengagement de projets russes dans lesquelles elles avaient des participations, les sociétés de classification se retirent à leur tour. DNV, qui serait l’un des plus grands fournisseurs étrangers de services de classification aux navires détenus ou contrôlés par des Russes (3,75 % de parts de marché selon les données du Lloyd's List Intelligence ) derrière l’italienne Rina (4,42 %) mais devant français BV (3,27 %), a suivi de près le Lloyd's Register dans son retrait.  

Plus précisément, LR a annoncé avoir commencer à retirer la classe à des sociétés détenus, contrôlés ou gérés par des intérêts russes, tandis que DNV ne s'engagera pas « dans de nouvelles affaires avec des sociétés russes ni dans de nouvelles activités commerciales en Russie ». 

Les deux entreprises mettent quoi qu’il en soit la pression sur le secteur de la classe alors qu’un exode massif menacerait la flotte russe, qui se trouverait alors sans certification et couverture d'assurance, à moins de se précipiter sur le registre russe, le Russian Maritime Register of Shippingque le bloc occidental vient d’ajouter à la liste des entreprises publiques soumises à des restrictions de financement ou vers des sociétés de classification moins regardantes.  

Pilonnage massif

Sur le terrain, alors que le bloc occidental doit annoncer un quatrième paquet de sanctions (un cinquième et un sixième train pourraient être décidés dès cette semaine), Moscou continue de se concentrer sur Kiev et Marioupol, ville portuaire, dans le sud de l'Ukraine, pilonnée par les forces russes depuis des jours si bien que des centaines de milliers de personnes sont bloquées, sans nourriture ni eau, et subissent des bombardements réguliers. La marine russe contrôle fermement toutes les eaux proches de l'Ukraine et de la Crimée et aurait même rouvert la mer d'Azov au trafic commercial alors qu’elle est tenue pour responsable des récentes attaques contre les navires marchands dans la région.

« Je tiens à souligner à nouveau que les transports maritimes, et en particulier les gens de mer, ne peuvent pas être les victimes collatérales d'une crise politique et militaire plus vaste », a rappelé Kitack Lim, secrétaire général de l'OMI, dans son discours d'ouverture à la session extraordinaire du Conseil qui s’est tenue les 10 et 11 mars afin d'examiner les impacts sur le transports maritime et les marins en mer Noire et en mer d'Azov

Couloirs humanitaires

Tout en condamnant l’agression de la Fédération de Russie envers l’Ukraine, « sa violation de l'intégrité territoriale et de la souveraineté d'un État membre des Nations Unies, s'étendant à ses eaux territoriales », le Conseil de l’OMI (40 membres) a validé le principe de corridors maritimes. Une soumission qui avait été déposée par la Chambre internationale de la marine marchande (ICS), Intertank et Intercargo – les organisations professionnelles représentant les exploitants de tankers et de vraquiers, les deux catégories de navires qui fréquentent ces eaux –, ainsi que par les clubs P&I. 

Les organisations professionnelles avaient formulé huit propositions en amont de la session extraordinaire, parmi lesquelles ces corridors de sécurité, en raison de la présence avérée de mines sous-marines autour des ports et des incidents au large des côtes ukrainiennes où des navires ont été touchés par des missiles.

« Ils doivent permettre l'évacuation en toute sécurité, dans les meilleurs délais et sans menaces d’attaques, des marins et des navires des zones à haut risque vers un lieu sûr avec la coopération et la collaboration des parties concernées, y compris les États côtiers », est-il indiqué dans la déclaration de l’OMI. Pour les navires qui seraient dans l’impossibilité de quitter la zone, ou pour lesquels « il serait dangereux de le faire en raison de la présence de mines sous-marines ou d'autres dangers, des couloirs humanitaires devraient être mis en place pour permettre aux marins de quitter la zone de conflit ».

L’OMI rappelle aussi aux États-membres qu’ils doivent s’assurer que leurs personnels puissent communiquer avec leurs familles, avoir accès à leurs salaires, et être considérés comme des « travailleurs clés ». Quant à la Russie et à l’Ukraine, le gendarme du transport international demande à ce que les gens de mer soient exemptés du service militaire obligatoire. 

Portée d’une telle mesure ?

Outre une déclaration qui condamne fermement la violation du droit international par la Fédération de Russie, dont on peut sérieusement douter de la portée sur l’agresseur, les modalités concrètes de la mise en œuvre ne sont pas évoquées. D’autant qu’elle induit, notamment à terre, un cessez-le-feu. 

Selon les estimations, au moins 30 vraquiers seraient dans l'impossibilité de quitter leur poste d'amarrage en Ukraine, la majorité des marins ayant cependant été évacués. L’armateur grec Star Bulk par exemple, qui a trois kamsarmax dans des ports ukrainiens, a indiqué avoir exfiltré par la voie terrestre son personnel, pour la plupart de nationalité philippine, vers la Roumanie.

Pendant ce temps, les prix des matières premières continuent de s’envoler. Alors que le monde se concentre sur les prix du pétrole et du gaz, celui du charbon a atteint 462 $ la tonne contre 186 $ le 23 février. La Russie est le plus grand fournisseur de charbon thermique d'Europe (celui sert à produire de l’électricité). Selon Eurostat, l'année dernière, la Russie a fourni 36 Mt aux États membres de l'UE, soit 70 % des importations totales de ce combustible qui a retrouvé toutes les faveurs depuis que le gaz est devenu si onéreux.

Adeline Descamps