Un site de 400 Mb/j porté par Rongsheng Petrochemical est sur le point d'être mis en service à Zhejiang, dans le nord de la Chine.

 

Le mouvement était déjà bien enclenché avant la terrible année 2020 mais l’épidémie pourrait accélérer le processus. La Chine est en passe de devenir le premier raffineur mondial, déclassant les États-Unis. Les capacités se déplacent vers les économies émergentes, où les raffineries se développent, tandis qu’elles déclinent dans les pays développés. Le paysage de la raffinerie en mutation offre de nouveaux débouchés au transport maritime de pétrole

Le coronavirus a de longues ombres. Chaque jour se font un peu plus jour ses impacts. Après avoir tout mis en jachère, il reste aux acteurs à labourer de nouvelles terres. Alors qu’il était déjà fragilisé avant la pandémie, le secteur pétrolier a été décimé en 2020 par la chute de la demande en énergie résultant de l’arrêt de l'industrie automobile, de la fermeture des usines, de l’absence de ventes de produits chimiques et de lubrifiants, de la condamnation du trafic aérien, et caetera en toutes lettres. « Le pétrole brut a connu une année dévastatrice », indique Gibson Shipbrokers dans un de ses derniers rapports hebdomadaires. Et « aucune fin définitive » de la traversée du désert « n’est en vue ».

Le courtier estime que le paysage de la raffinerie en complète mutation va induire une reconfiguration des flux en fonction des déplacements géographiques. Le mouvement est pourtant déjà bien enclenché depuis bien des années, avec d’un côté la fermeture des sites européens et américains, en surcapacité notoire, et de l’autre l'ouverture croissante de raffineries au Moyen-Orient et en Asie. Toutes les grandes compagnies pétrolières ont entrepris il y a bien des années une rationalisation de leur outil de raffinage.

Déplacement vers l’est

Selon l’Agence internationale de l’énergie, qui s'attend à ce que d'autres raffineries soient mises en sommeil ou condamnées prochainement, plus des 1,7 millions de b/j (Mb/j) ont été retirés du marché en 2020. « La pandémie a mis en évidence le déplacement de la demande de produits vers l'Est, de nouvelles installations plus sophistiquées raflant des parts de marché aux sites historiques des pays développés. La Chine, en particulier, a considérablement augmenté ses capacités pour répondre à la demande régionale et intérieure et va bientôt défier les États-Unis en tant que premier raffineur mondial », soutient Gibson.

La capacité de traitement du brut de la deuxième puissance mondiale devrait atteindre 20 Mb/j d'ici 2025, contre 17,5 Mb/j actuellement, selon l'Institut de recherche économique et technologique de la China National Petroleum Corp, alors que celle des États-Unis est actuellement de 18,4 Mb/j. Selon l’Energy Information Administration (EIA), l’agence américaine de l’énergie, de grandes incertitudes pèsent sur la capacité de raffinage à long terme de États-Unis.

Fermetures accélérées

La fermeture par Shell de sa raffinerie de Convent en Louisiane a envoyé à cet égard de mauvais signaux d’autant que la major anglo-néerlandaise n’en exclue pas d’autres. Les États-Unis devraient, selon l’EIA, redevenir un importateur net de pétrole (brut, produits pétroliers raffinés et d'autres liquides) en 2021 et 2022. Les imports passeront d’une moyenne 2,7 Mb/j en 2020 à 3,7 Mb/j en 2021 puis à 4,4 Mb/j en 2022.

L’Europe et le continent américain ne sont pas les seules régions à être concernées par les fermetures de raffineries. En Australie, l’équivalent de 473 Mb/j ont été condamnés, la dernière annonce choc étant la conversion de la raffinerie d'Altona en Australie en un terminal d'importation. Ailleurs en Asie, Shell a déjà fermé sa raffinerie de Tabangao aux Philippines et s'apprête à réduire la capacité de celle de Pulau Bukom à Singapour d'ici 2022. La région perdra ainsi, en raffinage, l’équivalent de quelque 700 Mb/j.

Développement des capacités chinoises

Dans le même temps, la Chine est en train de procéder à la fermeture de ses anciennes raffineries, petites et peu efficientes, pour leur substituer des méga complexes. Ainsi un site de 400 Mb/j porté par Rongsheng Petrochemical à Zhejiang (photo), dans le nord de la Chine, est-il sur le point d’être mis en service. En outre, les travaux ont commencé sur la raffinerie et le complexe pétrochimique de Yulong, dans le Shandong, qui, une fois achevé en 2024, pourra également traiter 400 Mb/j. Autant dire que la Chine « sera en pole position pour combler les déficits d'approvisionnement laissés par les fermetures de capacités de raffinage », indique Gibson.

Alors que le courtier questionne les impacts de la course à la capacité chinoise – « pourrait-elle être la cause de nouvelles fermetures de raffineries ? » « le marché pourra-t-il absorber cette nouvelle domination » – la réorientation des routes, allongeant les distances, pourrait faire le jeu des pétroliers.

Marché serré

« Nous constatons une tendance continue à l'allongement des distances de transport, indique l’armateur de produits pétroliers raffinés Concordia Maritime, dans un état des lieux sur son secteur. Les pays émergents d'Asie devraient continuer à représenter une part croissante de l'augmentation de la consommation de pétrole, contribuant ainsi à l'allongement des distances et donc aussi à l'augmentation des besoins de transport. »

Pour la compagnie, le marché des pétroliers est fondamentalement « serré ». « Malgré la faiblesse actuelle des marchés, tous les navires ont encore un emploi et aucun navire n'est désarmé. Cela signifie que même de petits changements peuvent avoir un impact significatif sur les taux de fret. Sur un marché normal, le taux d'utilisation de l'ensemble de la flotte est d'environ 85 %. À 90 %, le marché est extrêmement fort et à 80 %, extrêmement faible. C'est dire à quel point les différences sont faibles. »

Restrictions de production 

Marché en grande difficulté, les fondamentaux du pétrolier semblent cependant s’améliorer, à en croire JP Morgan. « Grâce aux vaccins, aux plans de relance et à l'optimisme général, la reprise mondiale est clairement sur la bonne voie ». La consommation de pétrole, au cours du second semestre, devrait s’être suffisamment redressée pour avoir un effet positif sur la demande de transport par pétroliers. Selon la banque d’investissement, la demande reviendra à près de 100 Mb/j d'ici la fin de l'année.

Pour Arctic Securities, les restrictions de l'Arabie saoudite, qui a annoncé en janvier une réduction de sa production de pétrole d'un million de barils supplémentaires par jour en février et mars, conjuguées à une consommation accrue, contribueront à déstocker « à un rythme soutenu, jusqu'à la moyenne des cinq dernières années. » Autre indicateur encourageant : l’équilibre du marché. La croissance nette de la flotte en 2021 et 2022 est tombée à un niveau historiquement bas (2 %) alors que les commandes sont au point mort.

Destockage

Les températures glaciales, inhabituelles à certains endroits de la planète – aux États-Unis, un front arctique s'est étendu jusqu'au Texas – devraient également contribuer à puiser plus abondamment dans les stocks, soutiennent les observateurs de ce marché. Les fermetures partielles de raffineries, que le froid a engendré, a déjà soustrait 3,5 Mb/j, contribuant ainsi à absorber les surplus de production.

En attendant des jours moins noir carbone, les exploitants de pétroliers en profitent pour mettre leur flotte en cales sèches afin d’y effectuer l’entretien et les mises à niveau périodiques mais aussi pour se mettre en conformité avec les réglementations. Et ainsi être en pole position pour reprendre en force lorsque s’opèrera le retournement du marché. Avec donc peut-être un tonnage-kilomètre plus favorable.

Adeline Descamps