©Nicolas STAMBACH

 

L’or noir broie du carbone. Et aucun accord ne semble pour l’heure agir en sa faveur. La situation impacte bien différemment les pays importateurs de brut, qu’ils soient européens ou asiatiques. Et commence à faire ses premières victimes économiques. Le négociant en pétrole singapourien Hin Leong et sa filiale Ocean Tankers ont demandé le 18 avril à la Haute Cour de Singapour une protection de six mois contre 23 créanciers

Alors que la plupart des analystes débattent pour déterminer si l’accord arraché de haute lutte au sein de l'OPEP+* pour réduire la production de ses membres de près de 10 millions de barils par jour, en mai et en juin, va permettre de contenir les prix, les marchés en ont décidé autrement. Pour son dernier jour de cotation, le 20 avril, pour livraison en mai, le baril américain West Texas Intermediate (WTI) s’est littéralement pulvérisé, s’abîmant sous zéro dollar pour la première fois de son histoire. Ce pétrole, si cher aux États-Unis, qui valait encore114 $ en 2011. Désormais, il faut payer pour s’en débarrasser. Dans cette tourmente, la référence européenne, le brent de la mer du Nord, parvient tant bien que mal à se maintenir.

Les causes sont désormais connues. Le JMM s’en fait l’écho depuis plusieurs semaines. La crise sanitaire planétaire, qui a cloué au sol les avions et condamné la moitié de la planète à la sédentarité, a anéanti toute demande. Le jeu dangereux de certains pays producteurs, qui ont ouvert les vannes à un moment où la raison commandait de les fermer, a déversé des tonnes de pétrole sur le monde. Faute de consommation, l’or noir est séquestré dans les cuves.

Pétrole : Double choc de l’offre et de la demande 

In fine, les citernes à terre sont proches de la saturation et les navires ont été réquisitionnés pour servir d’unités flottantes de stockage en attendant les jours meilleurs (phénomène typique du contango, marché où le prix au comptant du produit est inférieur à sa valeur à terme). Pour certains observateurs américains, « la demande est tellement inférieure à l’offre que les réserves pourraient déjà avoir atteint 70 à 80 % de leurs capacités ». Si, depuis le 9 mars, les cours du baril n’en finissent plus de sombrer, les taux d’affrètement des pétroliers VLCC et LR2 se sont régalés dans certaines régions du monde. Une situation qui pourrait néanmoins s’effriter avec le récent accord de l’Opep.

Les pays partenaires de l'Opep trouvent un arrangement

France, Italie, Espagne, Pays-Bas

Dans ce contexte, les données d’AXSMarine, basées sur l’analyse des mouvements de navires et de marchandises, renseignent quant à l’impact du Covid-19 sur certains des plus gros consommateurs de pétrole brut au monde. Ainsi, note le fournisseur d'informations pour les courtiers maritimes, les armateurs et les affréteurs, les quatre premiers importateurs de brut par voie maritime du Vieux Continent sont actuellement les Pays-Bas, l'Italie, l'Espagne et la France. « Tous, sauf l'Italie, enregistraient des variations hebdomadaires négatives d'une année sur l'autre, avant l'apparition du Covid-19 ». Les importations hebdomadaires des Pays-Bas en 2020 avaient déjà chuté de 8 % par rapport à la même période en 2019. Après la mi-mars, la baisse moyenne en glissement annuel a dépassé les 13 %. En janvier, les importations hebdomadaires de brut de l'Italie ont augmenté de 16 % par rapport à l'année précédente. État européen le plus touché par le coronavirus, il a connu depuis une baisse moyenne de 11 % par semaine par rapport à 2019. Les mesures de quarantaine en Espagne ont réduit la demande de brut de 11 à 14 % par semaine en moyenne d'une année sur l'autre, tandis que les importations françaises ont été réduites de 34 à 52 %.

Chine, Japon, Corée du Sud, Inde 

En comparaison, en raison des différences de calendrier de propagation de la maladie en Asie, le pétrole brut déversé en Chine et au Japon a enregistré des baisses moyennes de 1 % et 13 % par semaine, respectivement. La Chine avait à peine annoncé que la propagation du virus était contenue que les importations repartaient à la hausse de 5 %. Les importations du Japon ont également augmenté de 3 % en moyenne par rapport à l'année précédente au cours des quatre dernières semaines. La Corée du Sud, dont on loue la gestion de la crise, a manifestement limité le préjudice causé à ses importations de pétrole brut. Début 2020, la Corée du Sud a importé en moyenne 22 % en plus chaque semaine par rapport à 2019. Une fois le pic observé, les ports sud-coréens ont déchargé près du double de la quantité enregistrée en l’an dernier.

Mihail Todorov, responsable technique chez AXSMarine, attire l’attention sur l'Inde, qui a été le dernier pays à se déclarer en situation de force majeure. Le pays avait enregistré une augmentation moyenne de ses importations de pétrole brut de 7 % par semaine depuis le début de 2020. Depuis l’embargo imposé par le gouvernement, elles ont baissé de plus de 12 %.

Des victimes

La situation fait, quoi qu’il en soit, des victimes parmi les acteurs du secteur, déjà fragilisés par ailleurs. Dernière illustration médiatique en date, le négociant en pétrole singapourien Hin Leong et sa filiale Ocean Tankers ont demandé le 18 avril à la Haute Cour de Singapour une protection de six mois contre leurs créanciers (23 banques) pour des dettes contractées dans le cadre de contrats à terme sur le pétrole, rapporte Reuters.

L’affaire prend une tournure plus tragique avec les révélations du fils de Hin Leong qui a accusé son père d'avoir dissimulé des pertes pour un montant total de 800 M$ (le groupe a pourtant déclaré un bénéfice de 78,2 M$ pour son exercice se terminant en octobre 2019). Hin Leong indique que la société est en négociations avec une grande compagnie pétrolière chinoise afin de trouver une issue à ses problèmes financiers. Deux autres acteurs importants du secteur auraient également manifesté leur intérêt. Ocean Tankers s'attend à des demandes d'indemnisation allant jusqu'à 2,6 Md$ de la part des banques et des compagnies pétrolières qui avaient stocké du pétrole sur ses navires…

Adeline Descamps

* les 13 membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) dont l’Iran, le Venezuela et la Libye exemptés de réduction compte tenu de leur faible production par rapport à leur capacité historique, et 10 pays partenaires dont le chef de file est la Russie, deuxième producteur mondial de pétrole derrière les États-Unis.