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À ce jour et à l'échelle mondiale, seuls quelques ports ont été contraints de suspendre leurs activités pendant un temps. En France, ils le proclament haut et fort : ils assurent un fonctionnement opérationnel logistique et industriel « normal ». Encore faut-il qu’ils aient de l’activité.

 

OPÉRATIONNELS. « L’activité portuaire est normale dans le strict respect des mesures sanitaires et des consignes des gestes barrières ». La phrase est sans doute la plus virale (au sens figuré du terme) et la plus partagée dans les ports du monde. Elle est répétéé à l’envi comme un mantra d’auto-conviction et d’auto-persuasion : il n’y a aucune restriction au fonctionnement des escales des navires.

La gîte engendrée par le confinement « intérieur » des pays et les limites mises sur les voyages compliquent certes les opérations portuaires. Mais à ce jour, seuls quelques ports ont été contraints de suspendre temporairement leurs activités. Les seules interdictions émises à l’accueil des navires concernent ceux de transport passagers, à commencer par les paquebots, traités comme des nids à virus compte tenu de la promiscuité des passagers. En Europe, l’Italie, premier pays européen à importer le risque sanitaire, a pris des mesures contraignant peut-être un peu plus l’accès de ses ports mais elles se concentrent sur les paquebots (italiens et étrangers) et navires de passagers, interdits de séjour dans tous les ports de la péninsule au moins jusqu’au 3 avril. Certains ports indiens ont, pour leur part, déclaré un cas de force majeure pour des raisons de pénurie de personnels, confinés chez eux.

Hors passagers, les ports fonctionnent en mode « normal ». En France, nécessité fait loi. Les grands ports maritimes s’érigent en « opérateurs d'importance vitale », terme administratif à la définition d’une extrême gravité, désignant les établissements publics ou privés qui gèrent ou exploitent des installations « dont le dommage ou l'indisponibilité (...) risquerait, directement ou indirectement d’obérer gravement le potentiel de guerre ou économique, la sécurité ou la capacité de survie de la nation ou de mettre gravement en cause la santé ou la vie de la population ».

Pagaille

Après une période de « pagaille », selon l’expression d’un professionnel, provoquée par l’application du confinement professionnel et de l’organisation en télétravail qui ne permet pas à l’information de circuler aussi fluidement qu'en temps normal, les autorités portuaires ont rapidement fait passer des messages rassurants.

Le port de Marseille à l’épreuve du confinement

Les trois ports d’Haropa ont initié une newsletter renseignant au jour le jour sur l’état des services et terminaux opérationnels ainsi que des documents ressources sur le fonctionnement des administrations (douanes, contrôle phytosanitaires…) qui ont dématérialisé une partie de leurs procédures. Pour fluidifier les trafics, un ensemble de documents font l’objet d’un pré-authentification (EUR1, des ATR, T2F, etc.). Et pour soulager les trésoreries, le paiement de toutes les échéances comprises entre le 1er mars et le 30 juin a été reporté au 10 juillet 2020.

À Marseille-Fos, on promeut également par communiqués (à en-tête commune avec les professions de la place, représentée par l’Union maritime et fluviale), la continuité des activités. Tous les terminaux (conteneurs, ro-ro, car carriers, vracs solides, breakbulk, vracs liquides) sont fonctionnels avec une organisation calquée sur le volume de l'activité. La chaîne logistique par rail et route fonctionne normalement, permettant d'assurer le transit des marchandises vers l'hinterland. Les services sont là aussi adaptés en fonction des volumes à transporter. « Le trafic fluvial est, pour partie, dégradé suite à une mise hors service de l'écluse Sablons dans l’Isère, jusqu'au 28 mars (date indicative de la CNR) », indique le port phocéen. « Tant que le port fonctionne, le pilotage, le lamanage, la manutention et la douane continueront à travailler et nous arriverons à nous organiser pour faire en sorte que l’activité continue », résume pour sa part un transitaire dunkerquois.

Volumes soutenus jusqu’à ces derniers jours 

Durement frappés par les deux mois de blocages portuaires provoqués par le projet hors-sol de réforme des retraites, Haropa comme le port méditerranéen ont notamment bénéficié ces deux dernières semaines de l’effet « rattrapage » du fait même des perturbations qui ont précédé la crise sanitaire. Mais à Marseille, par exemple, où le nombre d’escales dépend essentiellement des conteneurs et des croisières, les mouvements enregistrés par le pilotage sont passés ces derniers jours de 30 à 12 par jour.

À Dunkerque, où les grèves ont été contenues, les professionnels de la place portuaire, après avoir absorbé un surcroît d’activité en décembre et janvier derniers du fait de la défaillance de Haropa et Marseille Fos, ne ressentent pas encore non plus les conséquences. « Il y avait beaucoup de volumes à traiter sur les terminaux, avec des transporteurs havrais qui venaient y récupérer leurs boîtes. Nous n’avions pas augmenté notre chiffre d’affaires, mais avons eu davantage d’attente et de difficultés d’organisation », expliquait il y a quelques jours au JMM Jérémie Bogaert, président de l’association des transporteurs usagers du port dunkerquois.  

À La Rochelle, L'activité reste également soutenue pour les trafics habituels, notamment les exportations de céréales, les importations de vracs agricoles et de nutrition animale. Les éoliennes programmées arrivent elles aussi, les moteurs le week-end dernier, les tours et les pales ces jours-ci. Mais l'opérateur FAST, du groupe Maritime Kuhn, se heurte à une problématique : les entreprises qui montent les éoliennes sont souvent étrangères. Actuellement, il leur est impossible, du fait du confinement, de faire venir grues et main d’oeuvre. En attendant la reprise des chantiers, les éoliennes aux dimensions hors normes sont stockées sur le port rochelais, sans en connaître l’échéance. Du fait des aménagements récents, les acteurs portuaires peuvent offrir ce service supplémentaire de stockage à leurs clients.

Les professionnels portuaires de Dunkerque assurent le service

Si les ports français sont en état de fonctionnement, l’arrêt de la production industrielle et le confinement d’une partie de la population vont immanquablement les affecter. À Bordeaux, les premiers signes de ralentissement se font sentir. L’entreprise Michelin, dont l’un de ses sites est basé à Bassens, a annoncé au niveau national l’arrêt temporaire de ses activités et a annulé ses dernières escales maritimes bordelaises. Deux escales d’import de bois, programmées dans les jours à venir, ont été reportées de quinze jours pour l’usine Sinbpla qui a cessé son activité ce 19 mars tout comme le cimentier Cimalit.

Le sidérurgiste ArcelorMittal, qui a ralenti son activité pour amortir le coup d’arrêt de son marché (fermeture d’usines automobiles), va peser sur Dunkerque et Marseille-Fos alors qu’il y est leur premier client. À Dunkerque, l’un de ses trois hauts-fourneaux ont été suspendus jusqu’à nouvel ordre. ArcelorMittal Méditerranée a réduit sa production dès le 19 mars, et mis à l’arrêt à l’un de ses deux hauts-fourneaux, à un convertisseur, et à deux lignes de laminage à chaud et de finissage.

Confinement : « Le fonctionnement du port de Bordeaux est quasi normal »

Pour les ports, où la croisière pèse, les temps vont être rudes. La croisière est en cale sèche pour une durée indéterminée avec des modalités de reprise très incertaines quant à une offre compétitive et une demande réactive…À Marseille, où le trafic approche les 2 millions de croisiéristes, elle génère 500 escales annuelles. Et MSC (pour rappel, Costa et MSC sont les actionnaires du terminal dédié, le Marseille-Provence Cruise Terminal), est à la fois un gros client pour les croisières mais aussi pour les conteneurs.

En fait, dans les ports, tout est prêt pour continuer à travailler, est-il martelé, mais la visibilité sur l’activité fait défaut. Sur certaines places, on guette une échéance : l’arrivée des premiers navires pleins de conteneurs en provenance de Chine…

Adeline Descamps

 

Un 4e trimestre 2019 sinistre dans les ports français

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