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Faire des ports les vecteurs de la réindustrialisation et les leviers d’une attractivité pour attirer les investissements étrangers s’inscrit dans la stratégie portuaire nationale portée par le ministère de la Mer. Manifestement, les ports n’ont pas attendu cette nouvelle donne. Un des débats, tenus dans le cadre des Assises du port du futur fin septembre, a déconstruit quelques idées reçues. 

« La France est depuis deux ans la première destination européenne des investissements internationaux. L’Hexagone était déjà depuis dix ans la première porte d’entrée pour les industriels. Les infrastructures portuaires sont essentielles dans le positionnement stratégique de la France », plante d’emblée Élodie Morin-Ragier, résolue à déconstruire des idées reçues sur la réputation française à l’étranger. La responsable des questions portuaires et maritimes au sein de Business France Invest intervenait au cours d’un des débats tenus dans le cadre des Assises Port du futur, fin septembre, sur le marketing portuaire désormais nécessaire si les espaces portuaires veulent remplir leur nouveau rôle : contribuer à la réindustrialisation française. 

Faire des ports les leviers d’une attractivité nouvelle pour attirer les investissements étrangers est un des volets de la stratégie portuaire nationale portée par le ministère de la Mer. Cela fait du reste quelques années qu’il est demandé aux autorités portuaires de ne plus se comporter exclusivement comme des bailleurs de surfaces à construire mais comme offreur de solutions et de services… Soit en véritables « entrepreneurs ».

« Il y a quelques années, lorsque nous rencontrions des prospects et d’éventuels investisseurs, on leur disait : ‘voilà, le port de Dunkerque, c'est 7 000 ha dont 3 000 sont disponibles. On contractualisait en signant une autorisation d'occupation temporaire », illustre Daniel Deschot, directeur commercial du Grand port maritime de Dunkerque. « Ce discours ne suffit plus. Il faut être en mesure d’offrir des terrains purgés de toutes les contraintes administratives de façon à ce qu’ils soient disponibles si ce n’est immédiatement du moins à courte échéance. » 

Permettre à une entreprise de s’installer dans un délai compétitif

Dunkerque a d’ailleurs été le premier site portuaire à être labellisé « sites industriels clefs en main ». Pour relancer l’industrie en France, remédier à la lourdeur administrative et écourter les délais d’implantation réputés longs et lourds, Bercy avait dans ses cartons, bien avant le Covid, ce concept qui désigne des terrains en mesure d’accueillir  des activités industrielles et pour lesquels l'État garantit un délai de trois mois pour l'obtention du permis de construire et de neuf mois pour les autorisations environnementales car les procédures administratives ont été anticipées.

« C'est deux à trois fois moins que les délais habituels », a expliqué la ministre déléguée à l'Industrie Agnès Pannier-Runacher lors de la présentation du dispositif. Pour ce faire, les préfectures se chargent en amont des études préalables à la construction et relatives à l'environnement et à l'urbanisme.

Lors du sommet Choose France à Versailles en début d'année, devant un parterre d’investisseurs français et étrangers, le chef de l'État Emmanuel Macron avait présenté une première liste de 12 sites. Parmi eux figurait en effet la plateforme Zone Grandes Industries (ZGI, 160 ha dont la moitié commercialisée) de Dunkerque-Port. Le 23 septembre, dans une liste réactualisée comprenant 49 zones, une seconde plateforme – Dunkerque Logistique internationale (DLI, près de la moitié des 160 ha de la zone commercialisés) – a été retenue.

« Ce que nous avions fait sur la grande industrie, nous l’avons dupliqué sur la logistique. C'est une plateforme plug and play avec une approche logistique. Ce site de 150 ha est dédié vrac sec ou des marchandises à température dirigée. Il présente une excellente accessibilité [connecté à trois autoroutes, NDLR] car il est situé à proximité immédiate des terminaux conteneurs et ferry, poursuit le directeur commercial. On va même au-delà car on propose l'alimentation en énergie. Ainsi, un poste source, cofinancé par le territoire et le port et réalisé par Enedis, est en mesure de sécuriser 50 % de l'énergie aux futures implantations » Les flux logistiques visés concernent plus spécifiquement deux filières : la grande distribution, la région comptant de nombreux sièges d’entreprises du secteur et leurs entrepôts (Effet Auchan et sa galaxie de marques), et les produits sous température dirigée, qui représentent 1 Mt de volume annuel, roulier et reefers confondus.

Démarches payantes ?

Le port des Hauts-de-France, distingué pour la seconde fois consécutive par le baromètre annuel des chargeurs établi par Eurogroup pour la qualité de services, a concrétisé 14 implantations industrielles au cours des cinq dernières années. La direction vient ainsi de signer un bail à construction avec le leader européen de la transformation de pommes de terre (Clarebout Potatoes) qui va s’implanter sur la ZGI. A la clé, 350 emplois et 30 000 EVP à l'export vers des zones « intéressantes pour Dunkerque » avec lesquelles il travaille déjà à l'import, Amérique latine et du Sud, Caraïbes, Proche-Orient.

« L’entreprise va entamer ses travaux d'ici quelques semaines. Les enquêtes publiques peuvent démarrer assez rapidement puisque les zones sont effectivement préparées et l’entreprise est aussi une cliente du poste source »

Le 9e port du range Manche et mer du Nord vient en outre de signer un autre bail, cette fois, avec un investisseur britannique, qui va installer un interconnecteur électrique. « C’est stratégique pour le territoire car elle opère dans une des filières identifiées comme étant d’excellence en région, très axée sur la mobilité électrique ». Les hauts-de France sont d’ailleurs bien partis pour être une terre à gigafactories.

S’il est encore trop tôt pour conclure à une démarche payante, « cela envoie aux éventuels investisseurs un signal très positif, à savoir qu’ils peuvent s'installer dans un délai compétitif », indique la représentante de Business France, qui accompagne par la promotion cette démarche de sites pour lesquels les autorités ont dé-risqué au maximum. 

Pari risqué parfois 

L’anticipation peut parfois aussi relever du « pari audacieux » voire imprudent. En chantier depuis janvier 2020, la plus grande plateforme logistique construite en blanc en France (92 000 m2, plus d’1 million de m3 de capacité de stockage) a été inaugurée le 8 juillet dernier au cœur du Parc Logistique du Pont de Normandie 3 (PLPN3) au Havre.

« L’offre de bâtiment neuf attire les utilisateurs dont les besoins s’expriment parfois dans des délais courts », avait alors justifé Thibault Delamain, directeur général de AG Real Estate France, qui a pris le risque financier de lancer le bâtiment sans location ou vente préalable aux utilisateurs. L’audace a été récompensée puisque le site a été immédiatement exploité en totalité, et pour neuf ans ferme, par JJA, un industriel européen (300 personnes), propriétaire de quatre marques spécialisées dans l’équipement et la décoration de la maison, qui détient trois entrepôts de grande dimension (350 000 m2 de stockage). Son projet est porteur de 250 emplois.

Avec 50 000 EVP projetés d’ici 2025 contre 20 000 aujourd’hui, JJA devrait devenir un des plus gros contributeurs au trafic du port normand, tête de pont de celui qui se présente désormais comme premier ensemble portuaire fluvio-maritime en France. 

« Il y a huit ans, quand nous avions rencontré des représentants de l’entreprise à Vaux-le-PénilJJA passait alors ses flux par Anvers, se souvient Nathalie Wagner, en charge au sein du port du Havre du service dont le nom ne s’invente pas : « marketing et solutions client ». Nous voulions comprendre les raisons afin d’identifier les blocagesAvec la douane, nous avons finalement trouvé des solutions d’accompagnement, des nomenclatures spéciales, et nous, on leur a « vendu » le port en s’appuyant sur nos indicateurs de performance concernant le passage portuaireLorsqu’ils avaient décidé de basculer, le projet lancé en blanc venait de sortir de terre », explique-t-elle. Le dossier a de surcroît bénéficié en local d’un fort lobbying auquel s’est joint le notoire maire de la ville Édouard Philippe. « Pour l’industriel, l’image de port rapide, cadencé, performant, avec un accès à la multimodalité, un environnement sécurisé par un CCS et une implantation rapide… ont été déterminants. »

Cheval de Troie de l’investisseur

Haropa a initié une autre démarche qui s’apparente à un véritable cheval de Troie pour adresser une proposition de valeur qualifiante à ses prospects. En sollicitant les services de l’école d’ingénieurs ISEL, Institut supérieur d'études logistiques, les services portuaires parviennent à modéliser de façon précise (et avec l’accord du client) un certain nombre de données concernant ses trafics, l’implantation de ses entrepôts, des sites de production, de ses ports de chargement et déchargement.... Avec cette cartographie établie de la logistique client, « nous ne sommes pas dans l’approximation, indique Nathalie Wagner, mais en mesure d’établir des scénarios précis qu’est-ce qui se passe si j’importe tel ou tel flux de tel ou tel port, si j’implante un entrepôt dans telle ou telle zone, si je bascule en amont et en aval les volumes de la route sur le train. Cette démarche nous offre une porte d’entrée assez qualifiante et valorisante pour inciter une réflexion de bout en bout »

Première usine de recyclage de plastique à Marseille

« En 2020, nous avons fait aboutir 65 dossiers d’implantations d'entreprises sur notre territoire qui vont générer à terme 1 300 emploisDix d’entre eux concernent une installation dans la zone industrialo portuaire, se félicite Philippe Stéfanini, directeur général de Provence Promotion, l’agence de développement de la métropole Marseille Provence. Si l'on regarde les investissements en cours, notamment dans le cadre de la logique France Relance, le groupement maritime et industriel du Golfe de Fos et de l'Etang de Berre, qui fédère les industriels de ce territoire, pilote 2,2 Md€ d'investissement en lien avec la décarbonation sur une dizaine de sites industriels existants. L’attractivité portuaire est donc bel et bien une contribution importante aux actions d’investissement ».

Pour la premier fois, Provence Promotion et le Grand Port maritime de Marseille ont contracté récemment un accord de prospection totalement intégré. Il concerne trois zones prioritaires de démarchage, la Chine, l'Inde et le Golfe. Mais au-delà l’agence accompagne le travail par filières qu’a réalisé le Grand Port maritime de Marseille en identifiant les entreprises qui correspondent « et émettent des signaux faibles de développement et d'investissements ».

C’est dans ce cadre, et en s’appuyant sur un partenaire académique aux États-Unis, que 250 entreprises cibles ont été décelées. L’une d’entre elles a choisi le port d’Arles pour s’installer. La Provence accueillera ainsi la première usine de recyclage de plastique de Méditerranée.

La perte d’un dossier en électrochoc

À Marseille Fos, la perte du dossier Hexcel Composites – un investissement de 400 M€ porteur de 150 emplois directs –, a eu l’effet d’un arc électrique. L’industriel américain avait finalement choisi d’implanter la première unité européenne de fabrication du précurseur du polyacrylonitrile (PAN), matière première de la fibre de carbone dont est gourmande la construction aéronautique, près de Roussillon en Isère, au détriment du site de Kem One sur le domaine portuaire phocéen. Notamment parce que l’entreprise, qui avait étudié 71 sites dans 17 pays durant un processus de 30 mois, avait trouvé dans la zone industrialo portuaire de Salaise-sur-Sanne, une instance ayant servi d'interlocuteur unique pour toutes ses démarches auprès des collectivités locales mais aussi une communauté de moyens incarnée par le GIE Osiris. Réunissant les industriels de la plateforme, le groupement d'intérêt économique gère, pour le compte de tous, les achats et revente de gaz, d'électricité, d'azote ou encore la production de vapeur. 

En attendant Quechen...

À quelque chose malheur est bon. De ce trauma territorial naîtra le projet d’économie circulaire Piicto sur le site de Caban Tonkin à Fos, qui vise à mettre en réseau les industriels pour qu’ils s’échangent des utilités… L’obtention du premier site européen de l’industriel chinois Quechen, spécialiste mondiale de la silice de dispersion, a eu un effet cathartique. « C'est un matériau qu'on pourrait qualifier de stratégique car il rentre dans la fabrication des pneus. Les industriels européens n'en ont pas la maîtrise alors que l’UE est le premier continent à avoir édicter des règles en matière de consommation des pneus. Donc, pour des industriels comme Continental, Pirelli ou Michelin, il est important qu'il y ait en Europe les capacités de fabrication », recontextualise le spécialiste du marketing territorial.

Après avoir analysé l’offre de 23 sites, « depuis la Baltique jusqu'à l'Atlantique, c'est à dire depuis la Pologne jusqu'au Portugal », le Chinois, qui ne connaissait de l’Europe portuaire que Rotterdam par où transitent déjà ses produits, a finalement retenu le port de Marseille. En benchmarkant les coûts des utilités et la stabilité de leur prix, la disponibilité de l'énergie et bien d’autres paramètres, « ils sont parvenus à la conclusion que notre offre abaissait de plus de 20 % les coûts opérationnels sur l'exploitation de leur future usine ».

Outre le montant de l’investissement à Fos (103 M€), il a eu aussi pour mérite « de nous faire comprendre que nous pouvions répondre de manière tout à fait solide à ce genre de concours », ajoute Philippe Stéfanini.

Influence et lobbying

Dans ces dossiers, l’on comprendra que le jeu collectif privé-public aura été déterminant. Mais rien ne remplace l’influence. Provence Promotion a tout un programme pour construire un récit autour des investisseurs, qui ont choisi la Provence, mobilisés pour « raconter » les raisons de leur choix, afin de capitaliser sur le pouvoir de l’identification. Les grandes signatures du territoire – Airbus, Helicopters, CMA CGM, etc. –, sont aussi sollicitées pour donner à lire des « réussites mondiales nées sur le territoire ». Patrons, médias et autorités publiques sont les réceptionnaires de ces messages à l’étranger.

« Le port d’Anvers est partout. Son influence est réelle et il s’appuie sur les scientifiques, réagit Alexandre Lavissière, consultant et professeur de logistique à l’école de commerce Kedge. À chaque fois que je vais à une conférence à l’international, il y a toujours un chercheur du port d’Anvers pour communiquer sur ses travauxEt comme en règle générale, ils ne sont pas trop mauvais, cela devient des études-référenceIl y a une porosité entre l’université et le port à Anvers qui n’existe pas chez nous », regrette-t-il.

Le chercheur-consultant note toutefois des évolutions dont témoigne le registre sémantique portuaire : « avant, il était question de performance. Puis on s’est mis à parler de compétitivité et aujourd’hui, l’attractivité n’est plus un gros mot ». On a donc migré dans le glossaire du marketing. « Demain, on osera parler de création de valeur », s’amuse-t-il, presqu’étonné de cette audace… 

Adeline Descamps