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Lors d'une session le 1er décembre, la 75e Assemblée générale des Nations unies a demandé aux États membres de l'ONU de désigner les marins comme travailleurs clés et de mettre en œuvre des mesures pour faciliter le changement d'équipage.

La résolution s’intitule « Coopération internationale pour relever les défis auxquels sont confrontés les marins en raison de la pandémie Covid-19 afin de soutenir les chaînes d'approvisionnement mondiales ». Elle a été présentée et adoptée lors de la 75e session de l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations unies (ONU) le 1er décembre.

Par ce texte, les Nations unies reconnaissent enfin la nécessité d’agir pour soulager quelque 400 000 marins. Bloqués à bord des navires, officiant au-delà du temps légal de travail selon les termes de la convention du travail maritime, ils sont depuis les débuts de la pandémie dans l’impossibilité d’être relayés en raison des restrictions de déplacements mises en œuvre par les pays pour se prémunir d’un risque de contagion. Dans une invraisemblable indifférence des pouvoirs publics.

« Par définition, les gens de mer sont des êtres invisibles pour les gens à terre parce qu’on ne le voit pas. Du coup, on ne mesure pas à quel point la relève d’équipage est une source de difficultés, réagit Jean-Marc Lacave, le délégué général d’Armateurs de France, à l’annonce de l’adoption d’une résolution de l’ONU. Aucun armateur n’a envie de prolonger le temps d’embarquement de leurs personnels. Ce n’est bon ni pour le marin, ni pour le navire, ni pour la marchandise et cela désorganise tout. »  Tout en saluant cette avancée, il regrette toutefois que « collectivement les pays, qui ont une activité maritime, n’aient pas pu adresser cette question pendant toute l’année 2020 et aient montré une aussi faible capacité à déployer des solutions pour résoudre des problèmes de visas et de capacités aériennes ».

Relève d’équipage, une histoire sans fin

Pléthore d’actions sans résultats

Cela fait des mois que les syndicats professionnels, tant chez les armateurs que chez les salariés, les organisations internationales, les gestionnaires de ports et exploitants de terminaux… multiplient les initiatives pour résoudre cette problématique assimilée à une « crise humanitaire ». Tous ont mis des solutions sur la table. La Chambre maritime internationale (ICS) a fait état d’un certain nombre de propositions de concert avec l’IATA, l’Association internationale du transport aérien, capital pour que les équipages puissent rejoindre leur port d’embarquement ou rentrer chez eux en fin de mission.  Pour tenter d’apporter un peu de cohérence aux restrictions émises de façon déconcertée par ses États membres, la Commission européenne a produit des lignes directrices, faisant de quelques ports désignés des hubs portuaires, libérés de toutes entraves administratives. Une idée qui a eu la faveur de nombreux associations d’armateurs.

L’Organisation maritime internationales avait adopté, en mai, une feuille de route offrant un cadre sécurisé pour permettre les changements d’équipages. Elle avait été rédigée par les acteurs du transport maritime dans sa large communauté et les syndicats de marins avec la participation de représentants du secteur aérien, des assurances et d’organisations internationales telles l’OIT (travail). Les protocoles ont été approuvés en assemblée mais ils n’ont aucun caractère obligatoire, les pays étant souverains.

La relève d'équipage est toujours en crise et s'enlise

15 400 gens de mer ont transité par le sol français

Annick Girardin, ministre de la Mer avait annoncé, à l’occasion de la journée mondiale de la mer le 24 septembre, qu’elle avait proposé un amendement à la convention du travail maritime auprès de l’Organisation internationale du travail (OIT) qui obligerait les États du pavillon à déclarer auprès du Bureau international du travail tout dépassement du temps d’embarquement maximum légal, actuellement de 12 mois. Cette mesure pourrait être discutée en avril 2021 à Genève dans le cadre de la conférence tripartite de l’OIT. Elle voulait ainsi attirer l’attention sur une problématique qui déborde du contexte sanitaire actuellement.

La France a appliqué, pour sa part, le principe du hub qui a permis, selon le ministère de la Mer, à « 15 400 gens de mer de transiter par le sol français quels que soient leur nationalité et le pavillon de leurs navires ».

« J'espère que cet appel à l'action par les Nations Unies se traduira par une dynamique positive pour résoudre la crise du changement d'équipage. Il s'agit d'une question de droits de l'homme. Les difficultés liées au changement d'équipage sont source d'une tension, d'une fatigue et d'un épuisement immenses et cela ne peut qu'avoir un effet néfaste sur la sécurité des navires et sur la chaîne d'approvisionnement si la situation perdure », a rappelé le secrétaire général de l’OMI. Kitack Lim a profité de cette fenêtre onusienne pour espérer que cette désignation des marins comme des travailleurs clés les rendent également éligibles à la vaccination prioritaire.

44 États membres classent les marins comme des travailleurs clés

« Il s'agit d'une étape importante dans la reconnaissance du rôle crucial que jouent les deux millions de marins dans le transport de vivres, de médicaments et d'autres matières premières essentielles dans le monde entier, au plus fort d'une pandémie mondiale », a commenté Guy Platten, secrétaire général de l’ICS, la chambre maritime internationale, qui souligne le rôle majeur du gouvernement indonésien, le fer de lance de cette résolution. « Si c’est une avancée positive, il est clair qu'il reste encore beaucoup à faire », modère-t-il. Quarante-quatre États membres des Nations unies classent en effet les marins comme des travailleurs clés… pour 197 actuellement reconnus par l'ONU.

« J’espère que l’on va tirer à l’avenir des enseignements de tout cela : on a montré une exposition à ce risque très forte et elle est plus humaine qu’économique », confie Jean-Marc Lacave.

Adeline Descamps