Les entreprises du transmanche maritime vont-elles être contraintes de se « mettre à la cape » ? La décision britannique est un nouveau défi pour la compagnie française transmanche. Elle fauche une entreprise qui, sans cela, se débattait pour pallier les inconstances du Brexit et les incertitudes de la crise sanitaire. Pierre Karleskind, député au Parlement européen, membre de la commission Transports et tourisme​, demande que le secteur bénéficie du fonds européen de 5 Md€ dédié aux régions impactées par le Brexit.

« En une journée, nos réservations pour les mois d'août et septembre se sont effondrées. La quatorzaine annoncée par le gouvernement britannique achève cette saison et laisse la compagnie à genoux et sans réponse. » Le tweet date du 17 août et appartient à Jean-Marc Roué. Le président de la compagnie transmanche, dont les revenus sont en livres mais les dépenses de fonctionnement en euros et dont 85 % de la clientèle est britannique, faisait alors état de la sanction immédiate que représentait l’annonce intempestive du secrétaire d'État aux Transports anglais Grant Shapps le 13 août.

La quarantaine imposée sans préavis (dès le 14 août) par le Royaume-Uni pour tous les voyageurs en provenance de France* a provoqué l’annulation ou le report de près de 35 000 passagers sur un seul week-end pour l’entreprise. La décision a mis à l’épreuve, le week-end dernier, les services des compagnies opérant sur le transmanche, contraintes de faire face à l’afflux de résidents anglais pris de panique pour rentrer afin de s’épargner un nouvel isolement forcé.

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Le Bretagne, qui opère actuellement sur la ligne Portsmouth / Saint-Malo, sera désarmé à compter du 7 septembre. ©Brittany

Désarmement et mesures de chômage partiel

Ce 19 août, dans un communiqué, Brittany Ferries, « contrainte de regrouper et consolider ses traversées » pour, entre autres, « protéger l'entreprise et ses employés à long terme », annonce un certain nombre d’aménagements « extraordinaires ».

À court terme, l’entreprise basée à Roscoff suspend le service de l’Armorique (Roscoff – Portsmouth) à compter du 31 août. Le Pont-Aven le remplacera sur la ligne Plymouth / Roscoff à compter du 10 septembre et à raison de trois allers-retours par semaine tout en continuant à assurer un aller-retour Plymouth/Santander et Roscoff / Cork dans la semaine. Le Bretagne, qui opère actuellement sur la ligne Portsmouth / Saint-Malo, sera désarmé à compter du 7 septembre. L’Étretat (Le Havre-Portsmouth) qui, comme le Barfleur (Cherbourg-Poole) et le catamaran rapide Normandie Express (Portsmouth à Cherbourg), était conditionné à la demande, ne reprendra pas ses traversées.

Premier employeur de marins français et « compagnie de transports de passagers la plus importante vers la Grande-Bretagne », se plaît-elle à rappeler à bon entendeur, la Brittany Ferries avertit également qu’elle va devoir faire appel au chômage partiel, encore plus exposée désormais à un « avenir incertain ».

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Coup de canif britannique

Pour la compagnie séquestrée par le Brexit, ébranlée par la crise sanitaire, le canif britannique a la puissance du coup de grâce. Avec la fermeture de l’espace Schengen, le 19 mars, la compagnie opérant sous pavillon français avait été contrainte, comme ses homologues, d’interrompre son activité de transport de passagers pour se concentrer sur le fret (20 % de son chiffre d’affaires) et de mettre au chômage partiel 1 311 personnes sur un effectif total de 2 865 employés.

Bilan de l’opération : un impact estimé à 130 M€ sur ses résultats et la mise en sommeil de quelques investissements prévus, tel son projet d’autoroute ferroviaire entre Mouguerre et Cherbourg. Le Prêt Garanti par l’État (PGE), qui lui a permis d’obtenir 117 M€ de crédit, embarque l’entreprise dans une situation d’endettement avancée. Elle a cinq ans pour rembourser « cette somme colossale » alors qu’elle est engagée dans un plan de renouvellement de sa flotte pour lequel elle a prévu une enveloppe de 450 M€.

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Jean-Marc Roué et Christophe Mathieu, président et DG de Brittany Ferries ©DR

Appel à l’aide

Pour rappel, en juillet-août 2019, la compagnie transmanche avait 800 000 réservations à son actif. Elle a démarré cet été la saison très tardivement compte tenu des conditions et, le 15 juillet, elle en était à 240 000. Sur le dernier week-end, Brittany devait transporter 5 400 passagers. L'année dernière, pour le même week-end, ils étaient 13 400.

Ces derniers jours, ses deux dirigeants, Christophe Mathieu et Jean-Marc Roué, ont multiplié les appels par voie de presse et sur les réseaux sociaux à l’endroit des autorités politiques pour demander des accompagnements spécifiques au transport transmanche et une non-réciprocité de la France.

« Si on ne nous aide pas, on ne s'en sortira pas tout seuls. On est une compagnie qui avait déjà un genou à terre, on vient de nous mettre le deuxième à terre », disait très clairement le directeur général sur France Info. « On pensait faire une saison autour de 40 %. Avec l'annonce, la saison va se terminer avec au moins une division par deux des réservations. »

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Dynamique positive et vertueuse

« Il est indispensable que le prochain conseil des ministres puisse examiner un plan de relance qui tienne compte des mesures d’accompagnement du transmanche », réitère Jean-Marc Roué dans le communiqué adressé aujourd’hui, alors que des mesures « compatibles avec le droit européen et le droit national » ont été proposées. Nous attendons du gouvernement une réponse à la hauteur des difficultés inédites que nous subissons, sans relâche, depuis mars 2020. Nos marins comme nos personnels sédentaires ont tenu les engagements de reprise d’activité que nous avions pris et dans des conditions de travail tout à fait inédites. »

La situation est d’autant plus regrettable pour l’entreprise qu’elle est engagée depuis quelque temps dans une dynamique positive en s’affirmant de plus en plus en tant qu’opérateur transgascogne et vertueuse en s’engageant dans une flotte renouvelée en partie au GNL.

Pour anticiper le retrait du Royaume-Uni de l’UE, l’initiateur du ferry en Manche ouest avait commencé ces derniers mois à se positionner différemment en élargissant son horizon à un arc atlantique Nord-Sud entre les îles britanniques et l’Espagne, son deuxième fonds de commerce, que ce soit par son offre maritime directe ou via un pont ferroviaire. 

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Gouvernement pour l’heure absent

Les interpellations via twitter du président de la compagnie au Premier ministre Jean Castex, à la ministre de la Mer Annick Girardin et au ministre des Transports Jean-Baptiste Djebbari n’ont pas généré de réactions pour l’heure. Les présidents de régions Hervé Morin (Normandie), Xavier Bertrand (Hauts de France) et Loïg Chesnais-Girard (Bretagne) et Agnès Firmin-Le Bodo et la députée de la septième circonscription de la Seine-Maritime, notamment, ont réagi plus promptement et indiqué avoir demandé de façon « urgente » et « vitale » un plan de soutien à Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie.

Pierre Karleskind, député au Parlement européen, membre de la commission Transports et tourisme, est également intervenu rapidement. « Si cette mesure devait se maintenir, les entreprises du transmanche maritime se verraient obligées de revenir à un service équivalent à celui observé lors du confinement. De nouvelles mesures de soutien seront alors nécessaires pour maintenir le secteur à flot. »  

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Fonds européen de 5 Md€ sollicité

L’eurodéputé a sollicité une réaction de l’exécutif de la Commission européenne « face à ce qui doit être considéré comme un excès de précaution de la part du gouvernement britannique, d’autant plus caractérisé que les passagers empruntant Eurotunnel peuvent être exemptés de quatorzaine sous certaines conditions**».

Au-delà, le député appelle à une mobilisation européenne pour le secteur. Dans le cadre du budget pluriannuel 2021-2027 de l’UE, un fonds de 5 Md€ est prévu pour venir en aide aux régions impactées par le Brexit. « Il faut que soit clairement identifié le transport maritime transmanche dans ce fonds. Il en va du maintien de plusieurs milliers d’emplois dans nos territoires. » Enfin, « parce que les compagnies ne pourront attendre 2021 », le député européen appelle Paris et Bruxelles à « travailler rapidement à un ou des dispositifs de soutien sous forme d’aides d’État en faveur de ce secteur, essentiel pour l’avenir de nos relations avec nos voisins britanniques ».

Adeline Descamps

*Parmi les autres voyageurs concernés se trouvent ceux revenant de Monaco, de Malte, des Îles Turques-et-Caïques et de l'île d'Aruba. L'Espagne était déjà sur cette liste depuis le 25 juillet.

**Si les passagers ont traversé la France sans descendre de leur véhicule, le département des Transports britannique autorise les passagers empruntant le « shuttle » d’Eurotunnel à ne pas observer de quatorzaine.

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