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Le groupe de transport maritime a signé un accord pour acquérir 51 % de Colis Privé, acteur de poids en France dans la livraison du dernier kilomètre. CMA CGM se positionne ainsi sur un maillon clé pour le développement de l’e-commerce. Un marché aride où les acteurs historiques sont bousculés par les plateformes numériques. Mais un enjeu économique.

CMA CGM investit le marché de l’impatience – « tout, tout de suite » – en acquérant un acteur majeur en France de la livraison du dernier kilomètre, cet interstice entre les plateformes logistiques et le client final devenu un maillon clé du développement de l’e-commerce. Un territoire aride (se frotter à l’expérience client, forte pression tarifaire car personne ne veut payer le prix de la livraison), un enjeu économique (résoudre l’équation économique du dernier kilomètre est ardue) et un marché hyper concurrentiel qu’arpentent les géants du colis express : UPS, Fedex, DHL, La Poste, les grandes plateformes numériques mais aussi une kyrielle d’acteurs plus petits qui ont investi l’aire de jeu ces dernières années et dont fait partie Colis Privé.

La filiale du groupe aixois Hopps, pour laquelle le groupe marseillais a fait valoir une promesse d’acquisition avec la volonté d’être d’abord un actionnaire majoritaire, se présente comme le premier opérateur privé de livraison à domicile en France avec 63 millions de colis distribués grâce à un maillage de l’Hexagone au petit point, au travers de quatre hubs et de 110 agences pour desservir 200 acteurs du e-commerce.

271 M€ de chiffre d’affaires

Fondée en 1993 par Yves Rocher en réaction aux énièmes grèves de La Poste et à sa politique tarifaire, cédée ensuite à Frédéric Pons et Eric Paumier, toujours les actuels dirigeants, l’entreprise a réalisé un chiffre d'affaires de 270 M€ en 2021, en hausse de 69 % par rapport à 2019 et un bénéfice d’exploitation de 27 M€.

Dans ses dernières déclarations avant l’annonce, le spécialiste de la livraison chez le particulier ou en point relais projetait une croissance de 20 % par an et de porter à plus de 10 % son chiffre d'affaires en Europe en « ouvrant » un pays par an. Il y a amorcé son développement que récemment, notamment au Benelux, où il livre sous 24 à 48 heures en s’appuyant sur des partenariats. La société devait s’introduire en mars en bourse, à Euronext Paris, via un Special Purpose Acquisition Company (véhicule financier où les titres sont émis sur les marchés financiers en vue d'une acquisition spécifique) spécialisé dans le high tech, DEE Tech. Mais le projet aurait avorté.

Deuxième entreprise pour Ceva Logistics en un mois

Si l’opération reçoit le feu vert des autorités de la concurrence, CMA CGM détiendra 51 % du capital aux côtés des deux dirigeants (39 %) et d’Amazon (10 %). Mais il n’exclue pas la prise de contrôle totale. En 2016, le géant américain de l’e-commerce, qui détenait 25 % du capital de la pépite française, enisageait de racheter la totalité des parts mais avait dû y renoncer en raison de blocages liés aux règles de la concurrence. 

C’est la deuxième entreprise en peu de temps, après l’activité Commerce & Lifestyle Services (CLS) d’Ingram Micro, que le groupe CMA CGM, dont les résultats annuels devraient confirmer sa bonne conjoncture, offre à sa filiale Ceva Logistics afin de la positionner sur les segments porteurs de l’e-commerce et de la distribution.

« Cette opération nous permettra de proposer des solutions logistiques maîtrisées de bout en bout auprès de nos clients e-commerce pour qui le dernier kilomètre est une étape critique », fait valoir Rodolphe Saadé, le PDG du groupe, cité dans le communiqué

1,36 milliard de colis distribués en France

CMA CGM, qui poursuit depuis un temps une stratégie de door-to-door, se positionne sur un marché plus que jamais au coeur des stratégies des retailers. Selon Xerfi, le seul marché français du colis a engrangé en 2020 – année pandémique en diable – des volumes en hausse de 12 % et des revenus de 7 Md€ pour 1,36 milliard de paquets distribués. Toujours selon la société d’études de marché, il devrait encore bondir de 8 % par an en moyenne en volume et de 6 % en valeur en 2022 et 2023.

Pour y répondre, de nombreuses enseignes de distribution ont accéléré leur basculement vers l’omnicanal tandis que les envois de particulier à particulier (CtoC), qui représenteraient aujourd’hui moins de 10 % des colis, sont tirés par les plateformes de vente en ligne, du type Vinted, Vestiaire collective, Leboncoin... Selon Nicolas Le Corre, spécialiste des thématiques liées à la supply chain chez Xerfi, « Mondial Relay est partenaire de Vinted depuis son arrivée en France et de Leboncoin depuis mai 2019. La Poste s’est également associée à Leboncoin pour la livraison de colis à domicile jusqu’à 30 kg. »

Les acteurs historiques, eux, ont annoncé dernièrement des investissements pour renforcer leurs capacités. Ainsi de DHL avec 170 M€ dans un nouveau hub à l’aéroport Paris-CDG.

Amazon, bien dans la place

La « bataille du dernier kilomètre », expression qu’affectionnent les médias, fait aussi référence à l’émergence des trublions numériques, tels Amazon et consorts, bousculant les acteurs historiques. « Alors qu'il s'agit d'un acte essentiel, il est surprenant de le voir aussi peu considéré dans la réalité. Depuis des décennies, les entreprises de messagerie et les sociétés de livraison express ont adopté des stratégies de survie face à l'évolution du marché. Qui ont conduit à paupériser la filière », explique Jean-Michel Huet, consultant chez BearingPoint et auteur de Les défis de la supply chain.

Le géant américain, via son pôle Amazon Logistics, représenterait plus de 5 % du marché du colis en France, selon Xerfi. Il multiplie depuis bien des années les initiatives pour s'assurer des livraisons toujours plus rapides notamment en tissant le territoire de sites logistiques à l’instar de son entrepôt XXL à Brétigny-sur-Orge (Essonne) ou de Senlis (Oise) dédié aux services de fulfillment (traitement et gestion des commandes) pour les vendeurs tiers. Amazon développe aussi ses services tels les consignes automatiques (Amazon Lockers) et les points de retrait (Amazon Counter). 

Adeline Descamps