Benjamin Smith et Rodolphe Saadé, PDG de Air France KLM et de CMA CGM ©CMA CGM

Les deux mastodontes du fret aérien et maritime créent la surprise en annonçant un partenariat de partage de capacités et de réseaux qui va se traduire par une entrée de CMA CGM au capital du groupe de transport aérien jusqu'à 9 %. Le troisième armateur mondial de porte-conteneurs deviendrait alors le quatrième actionnaire de la compagnie tricolore en cours de recapitalisation. La compagnie marseillaise donne de l’épaisseur à sa toute jeune CMA CGM Air Cargo.

Information en forme de coup de tonnerre pour son côté subit. Non pas en raison de l’incursion toujours plus prononcée du transporteur maritime dans les choses aériennes mais pour l’alliance de deux mastodontes mondiaux dans deux des piliers fondamentaux du transport, l’aérien et le maritime. De la puissance que cette opération leur confère et du poids que prend CMA CGM au sein d’Air France dont il deviendrait le quatrième actionnaire derrière l'État français (28,6 %), China Eastern Airlines (9,6 %), l'État néerlandais (9,3 %) et devant l’américaine Delta Airlines (5,8 %).

Les deux groupes basés en France Air France-KLM et CMA CGM ont annoncé le 18 mai avoir signé un accord stratégique de long terme (dix ans) visant à mettre en commun leurs réseaux et les capacités de leurs appareils tout-cargo, soit dix freighter au total, tandis que les deux compagnies ont ensemble douze appareils à leur carnet de commandes. Le partenariat commercial intègre en outre les capacités en soute des appareils passagers d’Air France, soit un potentiel de 160 long-courriers.  

Mais l’opération va surtout se concrétiser par une entrée du numéro trois mondial du fret maritime au capital de la compagnie aérienne tricolore en cours de recapitalisation « dans la limite d'une détention à hauteur de 9 % ».  Cet investissement pourrait intervenir à l’occasion de l’augmentation de capital d’Air France-KLM telle qu’envisagée dans l'annonce faite le 17 février 2022, sous réserve du feu vert des marchés et des approbations légales et réglementaires. 

Pas la même situation financière

Les deux groupes ne viennent pas de traverser avec la même intensité les soubresauts de l’histoire récente. Depuis le milieu de l’année 2021, les armateurs de porte-conteneurs sont gratifiés d’une conjoncture divine, le transport maritime de conteneurs consolidant au moins 190 Md$ de bénéfices. Le groupe de transport maritime et logistique français, numéro trois mondial, a fini l’année sur un Ebitda qui a triplé par rapport à l’an dernier, à 23,1 Md$. Le chiffre d’affaires est en hausse de 78 %, à près de 56 Md$ (dont 45,3 Md$ pour le transport maritime), et le résultat net ressort à 17,9 Md$. Il doit ses performances non pas aux volumes transportés, qui sont contrariés depuis près de deux ans par une congestion critique des ports mondiaux, mais aux taux de fret qui ont grimpé à des niveaux que le secteur n’avait jamais connus.  

L’armateur marseillais a mis à profit ses « surplus » pour poursuivre son désendettement qui a encore baissé de 9,2 Md$. CMA CGM, l'un des transporteurs les plus endettés avant la pandémie, aura réduit son endettement de 18 à 7,7 Md$ en deux ans. Et dès le début de l’année 2021, il avait remboursé par anticipation le prêt de 1,05 Md€ garanti par l'État à hauteur de 70 % et obtenu en mai 2020 auprès de BNP Paribas, HSBC et Société générale.

Le moment opportun pour investir dans une compagnie aérienne

De son côté, Air France-KLM sort d’un trou noir, les avions cloués au sol par les restrictions sanitaires et avec l’urgente nécessité de renforcer ses fonds propres. Le groupe français n'a toujours pas remboursé son PGE (Prêt garanti par l'État) sur lequel il lui reste à rembourser 3,5 Md€, alors que l’État français s'est déjà renforcé l’an dernier dans le capital d'Air France-KLM à l'occasion d'une précédente augmentation de capital d'un milliard d’euros. Quant à ses autres partenaires aériens, étant dans une configuration similaire, monter au capital de la franco-néerlandaise ne fait sans doute pas partie de leurs priorités stratégiques.  

Les principaux actionnaires d'Air France-KLM devraient aussi se prononcer sur la nomination d’un représentant de CMA CGM au conseil d’administration de la compagnie lors de la prochaine assemblée générale des actionnaires le 24 mai. Cette proposition, si elle est approuvée par l’assemblée générale, serait cependant soumise à la réalisation de l’investissement de CMA CGM. 

« À travers notre participation à son capital, Air France-KLM pourra compter sur nous pour l’accompagner dans ses développements futurs », indique Rodolphe Saadé, le PDG du groupe CMA CGM, cité dans le communiqué d’annonce. « Cette opération permet d’accélérer significativement le développement de notre division aérienne, CMA CGM Air Cargo, créée il y a à peine plus d’un an, et de positionner nos deux entreprises parmi les principaux acteurs mondiaux du fret aérien ».  

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Vingt-deux freighters   

Sur le plan opérationnel, l’accord donne naissance à un pool de dix tout-cargos qui, avec les commandes en cours, sera porté à 22 aéronefs. Lancée en février 2021, CMA CGM Air Cargo, qui avait été initialement lancée en partenariat avec Air Belgium et sa plateforme de Liège, a depuis pris son envol en solo pour devenir une « vraie compagnie aérienne ». Elle a déposé une demande de Certificat de transporteur aérien (CTA) auprès de la Direction générale de l’aviation civile française (DGAC) et a recruté ses pilotes. CMA CGM a annoncé, à l’occasion de la publication des résultats financiers du troisième trimestre, la commande de quatre A350F, le nouveau freighter d’Airbus et première version native du constructeur européen.  

Air France mettra pour sa part à disposition du réseau en commun six de ses freighters basés à l’aéroport Paris-Charles de Gaulle et à l’aéroport Amsterdam Schiphol en attendant la livraison de quatre autres unités en cours de construction.

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Investir tous les maillons de la chaîne d’approvisionnement

« Avec cette coopération industrielle, nous poursuivons notre projet de développer et de fournir des solutions d'expédition et de logistique de bout en bout », a signifié Rodolphe Saadé à l’occasion de l’annonce.  

L’entreprise marseillaise a les moyens financiers de faire feu de tout bois pour investir tous les maillons de la chaîne d’approvisionnement. Début décembre, elle a annoncé le rachat au grossiste américain en matériel informatique Ingram Micro de ses activités d’e-commerce et de logistique contractuelle sur le continent américain, en Asie-Pacifique et en Europe. Avec le rachat de Commerce &Lifecycle Services, pour laquelle il a décaissé 3 Md$, le groupe français propulse, selon ses déclarations, sa filiale Ceva (400 000 t de fret aérien et 2,8 Mt de fret terrestre) à la quatrième place mondiale de la logistique contractuelle.

CMA CGM a ainsi absorbé un ensemble de 1,7 Md$ de chiffre d’affaires, 11 500 salariés et 59 entrepôts. Ensemble, Ceva et CLS vont totaliser 1 100 sites dans 160 pays et 90 000 emplois. Et le 3PL français étoffe ainsi son portefeuille dans les segments de la high tech, de la distribution et de la mode, l’entreprise américaine ayant récemment décroché un contrat avec Zalando pour lequel elle va gérer le centre de traitement des commandes de Bleiswijk, près de Rotterdam. Il a en outre signé en janvier un accord pour acquérir 51 % de Colis Privé, acteur de poids en France dans la livraison du dernier kilomètre. 

L’armateur vient aussi de sortir de l’impasse le spécialiste de la logistique automobile Gefco, en difficulté, embarrassé par son encombrant actionnaire Russian Railways, placé sous sanctions suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie.  

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Air-mer-terre

L’année 2021 aura aussi été celle de ses premiers pas dans le rail, et par la grande porte, en mettant la main sur Continental Rail, l’un des principaux opérateurs ferroviaires espagnols privés avec traction, plutôt bien positionné dans le transport intermodal de conteneurs entre les principaux ports espagnols.

Quant à ses actifs dans la manutention portuaire, ils sont en ligne avec sa stratégie d’offre de porte-à-porte. L’armateur a ainsi récupéré, auprès du fonds d’investissement EQT Infrastructure, Fenix Marine Services, l’un des terminaux du port de Los Angeles (capacité de 2,3 MEVP) dont il était actionnaire à hauteur de 10 % et qu’il avait détenu dans le passé. Il a néanmoins signé un chèque de 2,3 Md$ pour acquérir un terminal qu’il avait revendu pour 875 M$. 

Quoi qu’il en soit, il reste aussi un armateur qui investit dans son outil industriel. Sa flotte s’est étoffée de 47 navires totalisant 175 000 EVP de capacités. Le troisième transporteur mondial de conteneurs dispose désormais d’une capacité totale de 3,2 MEVP avec 572 porte-conteneurs (et près de 415 000 EVP en commande), établissant sa part de marché mondiale à 12,8 %. 

Adeline Descamps