©CMA CGM

Le groupe de transport maritime français a emporté la concession du terminal à conteneurs de Beyrouth, infrastructure essentielle à l’approvisionnement du Liban et à l’économie portuaire. CMA CGM n’a jamais cessé d’investir dans ce pays en dépit de la situation financière, économique et politique. Au lendemain de l’explosion meurtrière en août 2020, la compagnie marseillaise s’était improvisée en tête de proue d’une logistique internationale d'urgence.

Depuis qu’avait été révélée début février la soumission de deux offres – l’une portée par le groupe de transport et logistique français CMA CGM et l’autre par l’opérateur portuaire émirati Gulftainer – l’on savait imminente l’issue d’une affaire qui s’est étirée dans le temps. La décision est d’une scélérité incroyable au regard du long cheminement qui a encadré la procédure de renouvellement du terminal à conteneurs de Beyrouth (1,22 MEVP en 2019).

Lancée en 2020, la procédure a été suspendue par la crise sanitaire mondiale avant de reprendre son cours en novembre dernier avec le lancement de l’appel d’offres. Le contrat de concession de l’opérateur actuel de l’infrastructure – Beirut Container Terminal Company (BCTC) –, un consortium composé de Portia Ports, International Port Management Beirut SAL et Logistics and Port Management Americas – est pourtant arrivé à ses termes depuis depuis fin 2019. Il a été prolongé plusieurs fois.

Initialement fixée au 11 janvier dernier, la date limite pour le dépôt des dossiers de candidature avait été repoussée au 31 du même mois pour permettre à un plus grand nombre de candidats de se manifester. Mais si la presse locale a relayé la soumission d’un troisième groupe, ce dernier n’est pas allé jusqu’au bout du proccess. Il a retiré le cahier des charges après le 11 janvier mais sans déposer d’offre. Il s’agirait, selon le quotidien de référence L’Orient-Le jour du transporteur et logisticien espagnol Alonso associé à la société libanaise Gharib Shipping. 

En 2020, lorsque le premier appel se préparait, il y avait bien plus de candidats en lice : le projet mettait en concurrence BCTC, le tandem CMA CGM-MSC, l'émirati Gulftainer et le hongkongais China Merchants Port.  

CMA CGM entre en jeu

Le choix s’est finalement porté sur CMA CGM qui a emporté en solo la gestion - à compter de mars et pour une durée de dix ans -, de l’infrastructure qui avait été relativement épargnée par l’explosion meurtrière le 4 août 2020 – 13 de ses 16 portiques à conteneurs sont actuellement opérationnels –, si bien qu’il avait rouvert partiellement dès le 17 août. 

Dans un communiqué, l’armateur français a fait valoir un plan d’investissement de 33 M$ pour mettre à niveau l’infrastructure, dont 19 millions durant les deux premières années, et s’est assigné un objectif d’1,4 MEVP. « Près de 800 emplois ont été créés en deux ans au Liban où le groupe compte aujourd’hui près de 1 000 collaborateurs, rappelle la direction de CMA CGM qui projette la création de « 400 autres dans les 12 prochains mois ». 

Investissements spontanés

De par les racines franco-libanaises de la famille Saadé, la compagnie n’a jamais négligé les investissements dans ce pays, y compris ceux plus socio-économiques (son « hub digital », où de jeunes Libanais formés et qualifiés planchent sur les projets numériques du groupe). Cet attachement a été manifeste et instinctif après l’explosion des 2 750 t de nitrate d’ammonium stockées dans les entrepôts portuaires qui ont littéralement soufflé en août 2020 des pans entiers de la ville, y compris son port, 

Avec son bras armé logistique Ceva, la société marseillaise, qui perdra un employé dans l’explosion, avait rapidement proposé son aide logistique et maritime aux gouvernements libanais et français et s’était improvisée en tête de proue d’une logistique internationale d’urgence. Après un premier avion affrété pour convoyer marins-pompiers et fret médical d'intervention, l’armateur français avait lancé l’opération « Un bateau pour le Liban » pour acheminer du matériel médical et des biens et produits de première nécessité fournis par des ONG partenaires de la Fondation CMA CGM et d’autres entreprises. 

Un roulier, configuré pour pouvoir charger des conteneurs mais aussi des engins de génie civile, avait ensuite été dévié de son service habituel pour relier Marseille à Beyrouth, dont CMA CGM avait assumé totalement la charge financière. Le CMA CGM Aknoul avait ainsi pris la mer dès le 25 août au départ de Marseille, chargé de 2 500 t.

60 % des importations du pays

Beyrouth compte en Méditerranée orientale et par son port transitent 60 % des importations du Liban. La valeur des importations du pays était estimée à 19,2 Md$ en 2018 alors que le Liban n’exporte que pour 3,8 Md$ de marchandises. 73 % des importations transitent par voie maritime pour 37 % des exportations. Le terminal à conteneurs contribuerait en outre à 75 % des revenus du port. 

Dans un entretien accordé à L’Orient-Le Jour fin juillet 2020, soit quelques jours avant l’événement tragique, Rodolphe Saadé, le président de CMA CGM, avait fait part de toutes les raisons pour lesquelles son groupe a maintenu ses investissements en dépit de la situation catastrophique du pays, frappé par une crise économique de longue durée où la monnaie n’a plus de valeur et où l’inflation règne. Tout un pan du secteur privé y est hors-jeu alors que le taux de chômage dépasse les 30 %. La parole politique y est de surcroît complètement démonétisée, ses représentants taxés de corruption et de clientélisme.  

« Le pays est au ralenti, pour ne pas dire à l’arrêt (…), reconnaissait Rodolphe Saadé, mais nous croyons encore dans le Liban. Nous sommes là pour le soutenir, l’aider à sortir de cette crise. C’est pour cela que nous poursuivons les projets en cours et en lançons de nouveaux. Nous continuons de recruter et d’investir ». 

Première compagnie maritime du pays

Sur un plan portuaire, CMA CGM a développé un entrepôt dans la zone franche du port de Beyrouth. Il a ouvert dernièrement le centre de conditionnement à Taanayel, soit 6 000 m2 d’entrepôts frigorifiques. Un investissement qui vise mettre aux standards la production agricole de la vallée de la Békaa en vue de l’exporter, indique le groupe. En février 2021, il a pris le contrôle total du terminal à conteneurs de Tripoli (au nord du pays), en rachetant les parts (il était actionnaire à hauteur de 78 %) de son associé Gulftainer.  

La compagnie marseillaise, sans doute première compagnie maritime du pays, revendique 55 % des volumes de Beyrouth et 9 escales hebdomadaires (il faut y ajouter les trois à Tripoli). Le port était jusqu’à présent desservi par les services MED2 et MED3 de Ocean Alliance, dont CMA CGM est membre. 

Avec Beyrouth à son actif, CMA CGM est investi dans 52 terminaux portuaires répartis dans 33 pays à travers ses deux filiales CMA Terminals et Terminal Link, celle-ci en joint-venture avec China Merchants Port.

Adeline Descamps