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Depuis le début du conflit, les flux maritimes tentent de s’adapter, les navires pris entre deux eaux lorsque tombent les nouvelles sanctions. Les zones à haut risques ont été élargies. Les primes d’assurance flambent. Le détournement des navires fait pression sur certains ports européens. En interdisant les importations de pétrole russe, Washington force Bruxelles à aller plus loin à la veille d’une rencontre au sommet les 10 et 11 mars à Versailles entre les 27 chefs d’État ou de gouvernement.

Alors que le conflit entre la Russie et l'Ukraine est entré dans sa deuxième semaine, une rencontre au sommet doit se tenir ces 10 et 11 mars à Versailles entre les 27 chefs d’État ou de gouvernement autour du président du Conseil européen, Charles Michel. L’ordre du jour européen de cette réunion prévue a été quelque peu bousculé par les dernières prises de positions sur la scène internationale.  

En interdisant les importations de pétrole russe, précieuse source de revenus de la Russie (le pétrole et le gaz ont représenté, selon les estimations, 43 % du budget entre 2011 et 2020) mais sans impact majeur pour le continent nord-américain, qui n’importe que 8,2 Mt de pétrole russe par an et pas de gaz, Washington force Bruxelles à aller plus loin. Quasiment simultanément, le Royaume-Uni s’est aligné sur la position des États-Unis et a annoncé l'arrêt de ses importations d'énergie de Russie d'ici fin 2022. 

Sevrage du pétrole

Jusqu’à présent, les sanctions occidentales imposées à la Russie à la suite de l'invasion de l’Ukraine ont soigneusement évité de toucher directement les exportations d'énergie du pays, bien que dans les faits, elles aient incité les banques et les négociants à éviter le brut russe. 

L’Europe semblait encore exclure, il y a à peine 24 heures, un embargo occidental coordonné sur les exportations énergétiques russes. Or, en dépit de trois paquets de sanctions qui étranglent son économie, associées à des sanctions bancaires sévères, au ciblage des avoirs et des propriétés des oligarques russes et à des attaques de l’intégrité de sa monnaie, Vladimir Poutine reste inflexible. Les forces russes pilonnent et assiègent les villes, se sont emparées de la plus grande centrale nucléaire d'Europe tandis qu’un hôpital pédiatrique de la ville de Marioupol a été atteint par des bombardements aériens russes le 9 mars. Cette ville portuaire, dans le sud de l'Ukraine, est encerclée depuis plusieurs jours si bien que des centaines de milliers de personnes sont bloquées, sans nourriture ni eau, et subissent des bombardements réguliers.  

Indépendance énergétique

Après avoir validé le 9 mars de nouvelles sanctions, dont certains concernant le maritime (cf. plus bas), les dirigeants de l'Union européenne conviendront donc au cours de leurs échanges d’une défense commune et de la stratégie d’indépendance énergétique européennes. Faute de pouvoir s’affranchir du jour au lendemain de 40 % de ses besoins en gaz naturel, l’UE s'est engagé à réduire ses achats des deux tiers de gaz naturel russe d'ici la fin de l'année, dans le cadre d'un plan appelé REPowerEU. Dans cet affranchissement, le GNL, le biogaz et l’hydrogène sont appelés à jouer un rôle capital. Selon Reuters, un projet de déclaration va plus loin en visant aussi le pétrole et le charbon russes, dont l’UE est dépendante de la Russie pour 30 % de son pétrole et près de la moitié de son charbon.  

Sur le plan maritime, reconfiguration des flux 

Sur le plan maritime, les nouvelles sanctions vont reconfigurer un peu plus les échanges commerciaux notamment pour la flotte mondiale de pétroliers et de méthaniers. Depuis le début du conflit, les flux tentent de s’adapter à un terrain extrêmement mouvant, les navires pris entre deux eaux lorsque tombent les couperets.  

Les données sont connues. Le lecteur régulier de l’information n’aura jamais autant été abreuvé de pourcentages, millions de tonnes et repères géographique en provenance de l’extrémité est de l’Europe. En 2021, selon les données de Bancosta Research, la Russie, troisième producteur mondial de pétrole, derrière les États-Unis et l'Arabie saoudite, et premier exportateur mondial de brut sur les marchés internationaux, a exporté 8,2 Mt de pétrole brut vers les États-Unis, ce qui représentait 3,9 % de ses exportations de pétrole par voie maritime et moins de 3 % des exportations totales de brut de la Russie, pipelines compris.  

La même année, la Russie a exporté 114,2 Mt de brut vers l'Union européenne, correspondant à 53,9 % des exportations russes de pétrole par voie maritime, nonobstant les 40 Mt par oléoduc. La Russie a en outre exporté 4,3 Mt de produits pétroliers vers les États-Unis mais 41,9 Mt vers l'UE, soit 57,9 % de ses exportations maritimes de cette catégorie. La Russie ne fournit pas gaz naturel aux États-Unis, alors qu'elle a expédié l’an dernier 12,1 Mt de GNL vers l'UE, et trois fois plus par gazoduc. 

Zone à risque élargie

En représailles, Moscou, qui continue de qualifier son intervention d’« opération spéciale », menaçe de fermer le Nord Stream 1, important gazoduc vers l'Allemagne, tout en mettant en garde contre des prix du pétrole de 300 $ si l'Occident va de l'avant.  

Dans ce contexte extrêmement tendu, le Joint War Committee (JWC), dont les avis sont suivis de près car ils influencent les considérations des assureurs en matière de primes d'assurance, a élargi les zones répertoriées de risques de guerre, de piraterie et de terrorisme à la Roumanie et à la Géorgie après avoir initialement classé les eaux de la mer Noire et de la mer d’Azov.  

Pour rappel, au moins huit autres navires marchands ont été ciblés depuis le début du conflit, touchés par des missiles ou des mines, dont un coulé et sur un autre, un marin a été tué. De nombreuses compagnies maritimes ont suspendu leurs opérations et réservations vers les ports concernés. 

Selon Bloomberg, il y aurait environ 140 navires bloqués dans la région de la mer Noire et de la mer d'Azov, susceptibles d’être pris entre deux feux et exposant plus d’un millier de marins à la merci de tirs de mine ou de missile. Pressée par plusieurs organisations maritimes, l’OMI a convoqué une session extraordinaire les 10 et 11 mars à la demande de plusieurs des 40 membres du Conseil.

Primes d’assurances élevées 

Dans ce contexte, les assureurs qui acceptent de couvrir ont inévitablement renforcé les primes qui peuvent atteindre jusqu’à 5 % de la valeur du navire, soit plusieurs millions de dollars, selon les exploitants. Les conditions d’exploitation ont été en outre durcies. Il a été demandé aux armateurs de donner aux marins la possibilité de débarquer avant d'entrer dans la zone, ou de recevoir une rémunération plus élevée s'ils acceptent de servir. 

Pour autant, si tous les ports ukrainiens ont été fermés dès les premières heures du conflit armé, les ports russes restent en activité. Ainsi, bien que Novorossiisk soit intégré dans la zone de risque de guerre du JWC, près d'une douzaine de vraquiers, principalement des handysize et panamax qui sont les clients réguliers du port, y sont en opération, selon les données de Lloyd's List Intelligence. Immatriculés au Panama, au Liberia, aux Îles Marshall ou à Malte, les navires sont détenus par des sociétés turques, indiennes ou grecques. Au 8 mars, 34 vraquiers de plus de 10 000 tpl se trouvaient dans la « première » zone de risque identifiée, celle de la mer Noire et de la mer d'Azov, contre 56 le 25 février.   

Exacerbation de la congestion

La suspension des opérations dans une zone élargie – Ukraine, Russie, Biélarussie – par les armateurs de porte-conteneurs a déjà des impacts, selon le cabinet de conseil en données maritimes Windward. Il exacerbe le phénomène de congestion déjà prégnant des ports européens « probablement en raison du fait que de nombreux porte-conteneurs doivent se dérouter de la zone ». Limassol à Chypre mais aussi les ports bulgare, letton, et finlandais connaissent des augmentations soudaines de la congestion de l'ordre de 40 à 80 %, indique la société. Selon l’analyste, sur la base des donnée de suivi des navires, le volume des échanges dans les ports maritimes russes aurait diminué d'environ 40 % depuis le début du conflit.

« À court terme, le retrait des services de transport maritime faisant escale en Russie et en Ukraine entraîne un réacheminement important des cargaisons, ce qui exacerbe les arriérés dans les ports et les terminaux, indique pour sa part Alphaliner dans sa dernière note. Plus de congestion signifie plus de capacité de transport maritime bloquée, et une pression supplémentaire sur l'offre de tonnage, ce qui ne peut que contribuer à maintenir les taux d'affrètement à des niveaux très élevés ».

Environnement de marché durci pour les pétroliers 

Les marché des pétroliers reste le plus contraint. Les choses bougent vite. Les groupes pétroliers ont annoncé jusqu’à présent leur retrait des projets russes dans lesquels ils détiennent des participations. Un pétrole qui serait frappé par l’embargo va encore durcir leur environnement. Les exportations de brut et de produits pétroliers de la Russie auraient déjà chuté d'environ 1,5 million de barils par jour au cours des deux dernières semaines, alors qu'elles étaient estimées à quelque 7 Mb/j avant l'invasion de l'Ukraine. 

Par attentisme et prudence, du fait des risques, des primes d’assurances élevées, de l’évolution rapide de nouvelles restrictions à l'égard de la Russie, les exploitants des aframax ont déjà retiré du marché une partie de leurs navires. 

Quant au transit de GNL, puisé par le géant russe du gaz Novatek dans les gisements des péninsules russes de Yamal et de Gydan, et acheminé vers l’Europe au moyen d’une flotte de méthaniers brise-glace de classe Arc7, il se poursuit. Après une période de flottement, où les navires ont changé leur statut de destination, sur les 11 chargements du terminal Yamal LNG, cinq ont finalement été déchargées en Europe tandis six autres sont en attente d’un port de destination. Le Rudolf Samoylovich est attendu au terminal méthanier de Montoir-de-Bretagne le 10 mars et le Yakkov Gavel, le 12 mars.

Adeline Descamps

Des équipements maritimes visés par les sactions du 9 mars


La Commission européenne a adopté le 9 mars de nouvelles sanctions ciblées. Dans un communiqué en date du 9 mars, la CE a annoncé que les restrictions visaient désormais 160 personnes supplémentaires (oligarques russes et membres du Conseil de la fédération de Russie) tandis que la Biélorussie est intégrée dans le champ de mesures ciblant les transactions bancaires (SWIFT). Les mesures de sanctions de l'UE liées à l'invasion de l'Ukraine par la Russie s'appliquent désormais à plus de 860 personnes et à plus de 50 entités commerciales.

En ce qui concerne la Russie, l’amendement introduit de nouvelles sanctions en matière d’exportation de technologies de navigation maritime et de radiocommunication, ajoute le registre maritime russe du transport maritime à la liste des entreprises publiques soumises à des restrictions de financement et introduit une clause préalable de partage d’informations pour les exportations d’équipements de sécurité maritime. 

Le Russian Maritime Register of Shipping (RS Class), qui fait office à la fois de société de classification internationale et de registre du pavillon, figure selon Reuters parmi les 13 plus grandes sociétés de classification mondiales. La mise au ban européenne s'applique à la société, à ses filiales et aux détenteurs d’actions des sociétés mais n'affectent pas les certifications déjà délivrées, tant qu’elles n'impliquent pas l'émission de prêts, de crédits ou l'acquisition de titres, ni les inspections découlant de la législation européenne.