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Ces dernières semaines, les actes de piraterie maritime ont redoublé d’intensité dans le golfe de Guinée. L’actualité en donne une nouvelle illustration. Un groupe de pirates serait à l'origine d'au moins cinq incidents dans la région ces quatre derniers jours dans ce qui s’apparente à des actions coordonnées. Le 25 janvier, l’UE a annoncé la mise en oeuvre de son concept de « présences maritimes coordonnées » au large de la côte ouest africaine. 

« Les armateurs européens se félicitent de l'engagement politique de l'UE en faveur d'un premier pilote du nouveau concept de présence maritime coordonnée dans le golfe de Guinée mais rappellent que la situation reste très précaire pour les navires marchands européens et internationaux et qu'il est urgent de faire davantage », réagit l’ECSA, l’association des armateurs européens, dans un communiqué de presse. Ces dernières semaines, les actes de piraterie maritime ont redoublé d’intensité dans le golfe de Guinée. Les menaces sont croissantes, les pirates se professionnalisent et les rivalités géostratégiques mais aussi la criminalité organisée jouent leur partition.

L’actualité en donne une nouvelle illustration. Un groupe de pirates serait à l'origine d'au moins cinq incidents dans la région ces quatre derniers jours. Il aurait fait sa première tentative d'assaut le samedi 6 février, abordant le pétrolier Sea Phantom à environ 200 km des côtes du Cameroun. Une intervention coordonnée de navires et d'hélicoptères a permis de faire fuire les pirates. Mais le même groupe, selon plusieurs rapports de experts de la sécurité maritime dont Dryad Global, aurait été aussi à l’initiative sur l’arraisonnement et le détournement du chalutier Lianpengyu, battant pavillon gabonais avec un équipage de 14 à 18 ressortissants chinois à bord.

Les experts soupçonnent le chalutier de servir de navire-mère aux assaillants pour approcher d’autres cibles. Le pétrolier MT Seaking, le chimiquier battant pavillon panaméen Maria E, le transporteur de GPL Madrid Spirit auraient été ainsi abordés mais ces tentatives ont apparemment été déjouées. 

En réaction, les navires de la région ont adopté la navigation en « mode furtif », c'est-à-dire qu'ils ont désactivé leur signal AIS. Ces derniers événements porte à douze le nombre d’attaques en à peine un mois.

Piraterie : les actes d'enlèvement se multiplient dans le golfe de Guinée

Attaques avec armes à feu

Bien que la navigation en mer ait été réduite en 2020 en raison du Covid, le Centre de notification des actes de piraterie (Piracy Reporting Centre, PRC) de l'IMB a relevé 195 incidents de piraterie et de vols à main armée contre des navires et les équipages dans le monde entier, contre 162 en 2019.

Et c’est dans le golfe de Guinée que l’escalade est la plus manifeste. L’an dernier, la région a représenté plus de 95 % du total des prises d’otages recensées par l’IBM (130 cas au cours 22 incidents distincts) et 84 navires y ont été attaqués. Depuis 2019, cette zone de plus en plus inhospitalière, qui s'étend du Sénégal à l'Angola, a connu une augmentation sans précédent du nombre d'enlèvements en concentrant 25 % du total mondial. Les incidents y sont par ailleurs de plus en plus dangereux. Les trois détournements de navires et neuf des onze navires qui ont fait l’objet d’attaques avec armes à feu en 2020 concernaient également la côte ouest africaine.

Piraterie : une réponse militaire dans le Golfe de Guinée ?

Sécuriser 90 % des biens transitant par les mers

Deux porte-conteneurs de Maersk en ont été victimes en fin d’année dernière et début d’année si bien que Aslak Ross, responsable HSE (hygiène, sécurité, environnement) de l’armateur danois, a appelé à une solution militaire. Dans le golde de Guinée, les moyens dont disposent les armateurs sont limités. Contrairement à la Somalie, ils ne peuvent pas recourir à des gardes armés privés à bord, la plupart des États du Golfe de Guinée les interdisent. Dernier événement en date, le 23 janvier, un cargo turc a été détourné au large des côtes de l'Afrique de l'Ouest provoquant la mort d’un membre d’équipage et 15 prises d’otage.

C’est dans ce contexte que le 25 janvier a été décidé par l’UE d’éprouver le concept de présences maritimes coordonnées (PMC) dans cette région. « En tant que deuxième exportateur et troisième importateur au monde, l'UE est fortement tributaire du transport et des infrastructures maritimes. Toutefois, ce n'est pas seulement pour nous que la sûreté des voies maritimes est importante : à défaut, 90 % des biens actuellement disponibles risquent de ne tout simplement pas parvenir à leurs clients dans le monde entier. Un environnement maritime dont la sûreté est garantie est donc un bien public mondial qui nécessite une coopération internationale afin de parer aux menaces croissantes », indique le Service action extérieure de l’UE (SAE).

Un instrument « souple et léger »

En matière de piraterie, l’UE est déjà engagée dans l'opération Atalanta en Afrique de l'Est, à partir de la Somalie, au large de la Corne de l'Afrique. Les résultats sont manifestement tangibles. Les incidents ont significativement diminué mais difficile d’y affirmer de façon radicale des liens de cause à effet.

Sous le concept de PMC, « il s’agit de recourir aux ressources navales et aériennes existantes des États membres pour accroître la capacité à agir », indique le SAE. Naturellement, selon un autre principe cher à l’UE, haut lieu du compromis, la coordination se fera sur une base volontaire, les ressources restant subordonnées aux chaînes de commandement nationales.

L’UE promet un « instrument souple et léger » via une cellule de coordination au sein de l'État-major de l'UE et s’adossant au réseau MARSUR, bras armé technique de l'Agence européenne de défense. « Le réseau sera utilisé pour la première fois dans le cadre de ce projet pilote afin de faciliter l'échange d'informations opérationnelles, telles que la position, l'itinéraire, les données d'identification ou les images des navires. » Il se fera « en étroite collaboration avec nos partenaires africains de l'organisation de l'architecture de Yaoundé », engagée dans lutte contre la piraterie maritime.

En 2020, la piraterie n'a pas été confinée

Un premier pas

« C’est un premier pas vers la coopération et mise en commun des ressources pour trouver des solutions à ce problème complexe. C’est une bonne base pour de nouvelles actions, salue l’effort Martin Dorsman, secrétaire général de l'ECSA, rappelant toutefois que la situation n’a que trop durer. L’ECSA y voit désormais une base pour une solution élargie à d'autres partenaires internationaux. Les armateurs européens s’engagent à suivre les meilleures pratiques, assurent-ils, « mais il est essentiel que les gouvernements redoublent d'efforts étant donné la complexité des causes profondes de la piraterie dans la région ».

Le représentant des armateurs européens fait sans doute référence à des actions plus structurantes. Le taux de chômage dans les pays du golfe de Guinée est estimé à environ 40 % et atteint plus de 60 % chez les jeunes, ce qui les rend plus perméables à toute forme de criminalité pour gagner leur vie. Nul n’ignore que ce sont parmi ces populations fragilisées par leurs conditions de vie que les bandes pirates recrutent leurs hommes de main. Mais il s’agit là d’une opération à bien plus long rayon d’action encore…

Adeline Descamps