Débat sur la crise du conteneur organisé dans le cadre de la SITL. ©Clotilde Martin

Dans le cadre des conférences de la semaine de l’innovation de transport et de la logistique (SITL), la crise du conteneur a eu toute sa place. Elle n’est pas sans conséquences sur la façon d'appréhender la supply chain pour les uns, de revoir les relations avec les clients pour les autres. Un débat avec Claus Ellemann-Jensen, directeur général France de Hapag-Lloyd, Arnaud Zani, directeur général délégué de DSV Air & Sea, Yves Antoine, directeur transport et logistique de Arkema et Kris Danaradjou, directeur général adjoint d’Haropa-Port du Havre.

« Souvenons-nous juste un instant de la situation catastrophique des compagnies maritimes sur le plan financier à la fin de l’année 2019. Elles devaient de surcroît faire face à la mise en œuvre de l’IMO 2020 [plafonnement de la teneur en soufre des carburants marins, NDLR] qui a été finalement un succès », rappelle Jérôme de Ricqles, qui intervenait dans l’une des conférences de la semaine de l’innovation de transport et de la logistique (SITL) le 13 septembre 2021. Fin 2019, le blank sailing était une arme défensive pour les compagnies maritimes. À partir de mars 2020, tout a basculé avec la reprise de l’économie chinoise, il est devenu une arme offensive pour réguler le marché et le déséquilibre entre offre et demande. Aujourd’hui, dans le transport maritime, la pandémie a supprimé la peak season. La régularité et la fluidité ont disparu. Les prévisions ne sont désormais plus possibles », reconnait l’expert de la ligne régulière chez Upply, la place de marché de transport de fret.

« Nous sommes conscients qu’il est difficile de fournir un service satisfaisant alors que nous enregistrons des résultats très satisfaisants », réagit Claus Ellemann-Jensen, directeur général France de Hapag-Lloyd, après des années au service de Maersk

À l’issue d’un premier semestre positif, le dirigeant anticipe une fin d’année tout aussi exceptionnelle et en forte croissance par rapport aux années noires qui ont précédé. « Nous cherchons à améliorer nos services en achetant ou faisant construire des navires et des conteneurs. Nous avons ainsi 656 000 EVP en commande. Nos relations avec les clients sont une vraie préoccupation. Nous veillons à fournir les informations les plus précises, pour permettre une organisation optimale de leur supply chain avec des solutions logistiques les plus adaptées à chacun. Il est important de travailler tous ensemble pour sortir de cette situation éprouvante pour tous ». 

Il reconnait néanmoins « ne pas avoir de solution à offrir sur un plateau d’argent », ajoutant que, « contrairement à d’autres », la compagnie allemande n’avait « peut-être pas été très claire » avec ses clients « pour dire clairement avec qui elle souhaitait travailler ». Hapag-Lloyd veut en tout cas repartir sur d’autres bases avec ses clients. Tout comme Maersk et CMA CGM, le représentant de l’armateur de porte-conteneurs déclare prioriser désormais des contrats de plus longue durée, de deux à trois ans au lieu de six mois. Le transporteur est le seul qui, à ce jour, a emboîté le pas à CMA CGM dans son gel de la hausse des taux de fret

Des alternatives logistiques possibles 

Garder le contact avec sa clientèle et ses fournisseurs a également été le premier réflexe du commissionnaire DSV Air & Sea, a reconnu Arnaud Zani, directeur général délégué, qui doit composer avec la durable congestion portuaire. Pour le dirigeant, il existe « des alternatives logistiques possibles » aux porte-conteneurs : le fret ferroviaire, avec notamment les trains de la Nouvelle Route de la Soie entre la Chine et l’Europe, en est une. La réduction des envois est en revanche plus envisageable pour les PME/TPE. L’affrètement pour son propre compte en est un autre. A l’instar des « grands » chargeurs de la grande distribution (Walmart, Ikéa…). 

« Nous avons connu de très grande difficulté à trouver de la place sur les navires, a expliqué Yves Antoine, directeur transport et logistique de Arkema, dont le fret maritime représente un volume 48 000 EVP par an. Nous avons fait face à des prix très élevés de transport maritime et subi par contrecoup d’autres hausses de coûts, par exemple sur les matières premières. Nous avons été contraints de reporter des business voire même perdu des ventes. » Ce responsable ne peut que constater « un déséquilibre dans la relation commerciale » avec les compagnies « où les interlocuteurs n’écoutent pas, imposent des surcharges et font pour tout pour ne pas respecter les taux contractuels. », assène-t-il.

Pour « demeurer le plus opérationnel possible », le responsable des flux dit avoir suivi à la trace chaque embarquement tout en maintenant un contact permanent avec ses deux freight forwarders qu’il ne nomme pas : « c’est notre bras armé, un spécialiste incontournable, plus qu’un partenaire. »

Yves Antoine estime avoir « perdu la main par rapport aux compagnies », avec lesquels il faut « bâtir une nouvelle relation ». Le chargeur semble faire un deuil : « les taux de fret à 500 $ pour la Chine, c’est fini et c’est peut-être est-ce plus sain ».  A l’instar de nombreuses entreprises, Arkema est en train de revoir sa chaîne d’approvisionnement, réfléchit à des évolutions de sourcing. Mais ces changements prennent du temps. « Nous cherchons à anticiper plus finement nos besoins de transport ». 

Besoin d’un réseau de ports

Parmi les enseignements à retenir de cette crise des conteneurs, Kris Danaradjou, directeur général adjoint d’Haropa-Port du Havre, retient notamment « le besoin d’avoir un réseau de ports pour desservir les hinterland » en Europe, et non pas seulement structuré autour de quelques places très importantes dans le range nord-européen (dont Le Havre, tout en étant le plus petit, en fait néanmoins partie).

Les blank sailing nécessitent une grande flexibilité des ports français mais permet de capter de nouvelles escales. C’est sans doute un des effets positifs à cette crise : certains ports français pourraient profiter du phénomène de congestion des grandes places portuaires dominantes. Au cours du premier semestre 2021, 60 extra call ont été gérées, a rappelé le responsable, faisant du Havre « un port de délestage sur les grandes lignes », qu’il ne désespère de convertir en escales régulières. Capter les meilleures lignes est un enjeu capital pour ce grand port fluvio-maritime, issu de la fusion des trois ports de l’axe Seine, qui peut capitaliser sur sa multimodalité avec les modes ferroviaire et fluvial. 

À la fin août 2021, le trafic de conteneurs de l’ensemble portuaire avaient atteint 1,8 MEVP et pourraient finir l’année à 3 MEVP. Ce serait l’un des meilleurs résultats de la décennie écoulée. 

Les boîtes en question

En fin de conférence, Claus Ellemann-Jensen et Jérôme de Ricqles s’aventurent dans le jeu des prévisions. Pour le premier, la situation va rester difficile « au moins pour les six mois à venir voire davantage ». Le second n'entrevoit pas de sortie avant 6 à 12 mois.

Pour Jérôme de Ricqles, il est désormais « important de re-cadencer, de re-métronomiser les services des compagnies dans les ports. C’est peut-être la clé pour sortir de la crise, retrouver de la fluidité ». Le retour à la normale comporte un risque, que plus personne n’ignore : trop de capacités sur le marché vont inéluctablement mettre sous pression la demande et les prix. 

Le spécialiste Liner n’oublie pas non plus la problématique de la disponibilité des conteneurs : « Les compagnies jouent actuellement le jeu sur le rapatriement des vides ce qu’elles ne faisaient pas au début de la crise. Mais il manque des conteneurs au niveau mondial et les capacités de production ou de location sont limitées. Pourquoi ne pas envisager la création d’une filière de fabrication en Europe ? ». 

Clotilde Martin