Les exportations de charbon australien vers la Chine vont-elles résister aux tensions entre les deux pays ? Si elles devaient être contaminées par l’aigreur entre les géants de l’Asie et de l’Océanie, le marché du vrac sec pourrait-il en tirer profit ?

Il suffit que la diplomatie se froisse entre Canberra et Pékin pour que cela chiffonne les matières premières. Les tensions sont croissantes entre les deux pays d’Asie et d’Océanie depuis quelques mois mais Ken MacKenzie, le président du géant minier australien BHP, leur a donné une consistance mi-octobre en confirmant, à l’issue de l'assemblée générale annuelle de son groupe, que des clients chinois avaient demandé un report de leurs commandes de charbon. Dans la même semaine, plusieurs agences, dont Bloomberg, Platts et Argus avaient indiqué que les centrales électriques et les aciéries chinoises avaient été priées par Pékin de cesser immédiatement d'acheter du charbon australien tandis que les ports avaient reçu la consigne de ne plus décharger. D’où la présence de 27 vraquiers chargés de charbon attendant au mouillage au large des terminaux dédiés de Caofedian et de Tangshan, au nord de la Chine.

Après la suspension des importations de boeuf, les droits de douane prohibitifs sur l’orge et les enquêtes commerciales sur le vin, le charbon est la nouvelle victime australienne des mesures de rétorsion chinoise, si tant est que le pouvoir central chinois ait été contrarié par les indélicatesses australiennes à propos de la toute puissance de Huawei sur la 5G et du coronavirus*. Si tant est que… car les observateurs de ce marché ont déjà eu par le passé l’occasion de montrer à quel point la Chine est coutumière d’à-coups brusques de sa politique commerciale.

Si les tensions commerciales ne sont jamais, dans l’absolu, bénéfiques pour le commerce mondial, elles ne stressent pas les PIB des pays de façon égale. Pour l’Australie, les tensions croissantes sont inquiétantes. Avec une valeur de 66 Md$, le charbon reste son produit d'exportation le plus précieux. Le seul commerce du bitumineux avec la Chine lui rapporte 40 Md$. Plus grave, l’Australie possède un vaste portefeuille minier (300 mines en exploitation produisant 26 produits minéraux majeurs et mineurs), dont les exportations génèrent chaque année 248 Md€. Vorace en matières premières, la Chine s’achalande à 85 % en Australie et au Brésil pour le minerai de fer via les ports australien de Port Hedland et de Rio Tinto.

Moins de charbon à coke

Cette brouille entre les deux pays survient alors que la structure des achats de la Chine en matières premières évolue. Le géant chinois a réalisé ces dernières années des investissements conséquents pour se doter d’unités industrielles moins énergivores et « plus efficaces dans leur rendement » : la Chine abandonne ainsi progressivement les hauts-fourneaux (qui consomment du charbon à coke) pour adopter les fours électriques à arc (qui carburent au charbon thermique). Dans la période de transition, la fermeture progressive des capacités de production a stimulé la demande d'importations du pays. Cette année est particulière, perturbée par la crise sanitaire qui a mis sous cloche pendant de longues semaines la première usine du monde. Néanmoins, au cours des huit premiers mois, 220,7 Mt de charbon ont été importés par la Chine, tout de même 473 000 t de plus qu'en 2019.

Jusqu'à présent, la détérioration des relations entre les deux pays n’a pas eu d'impact majeur sur les flux. Bien que les quotas d'importation de charbon chinois soient épuisés dans certains ports depuis le mois d'avril, les exportations de charbon australien ont tenu le coup, indique la société d’analyse S&P Platts. L'envolée des prix du charbon chinois, associée à la faiblesse des prix mondiaux, a offert une « opportunité de rentabilité » pour les importations en Chine, justifient les analystes : « au cours des huit premiers mois de l'année, l'Australie a exporté 38,6 Mt de charbon thermique et 31,6 Mt de charbon à coke vers la Chine, ce qui représente une augmentation de 4,6 et 8,5 Mt, respectivement, par rapport à la même période en 2019. »

Impact sur la flotte de vrac sec

La principale association d’armateurs, le BIMCO, ne partage ni la même analyse ni les mêmes données. À la croissance « stupéfiante » des importations mensuelles de charbon de janvier à avril (+ 33 %) s’est substituée une chute tout aussi spectaculaire entre mai et août, de l’ordre de 26,2 Mt par rapport à la même période l'année dernière. Les achats chinois auprès de l’Indonésie, fournisseur régulier de charbon thermique, représentent toujours la plus grande part des importations totales de charbon du pays. Sur les huit premiers mois de l’année, la Chine a importé 96,2 Mt d’Indonésie, soit 45 % du total tandis que l’Australie s’arroge l’autre part, avec 42 %. « Les exportations de charbon australien vers la Chine ont chuté de 8 Mt par rapport aux niveaux de 2019, pour s'établir à 90,2 Mt au cours des huit premiers mois de cette année. » 

L'activité de la flotte de vrac sec s’en est ressentie. Les armateurs ont perdu l'équivalent de 351 chargements panamax », explique Peter Sand. Selon l’analyste en chef des transports maritimes du BIMCO, « les fortes importations chinoises de minerai de fer ont réussi à compenser la baisse des volumes de charbon, soutenant ainsi les taux de fret du vrac sec. » Pour l’organisation, le ralentissement des importations n’aurait rien à voir avec la diplomatie mais démonterait « que la reprise économique post-pandémique du tigre asiatique est faible qu'on ne le pensait au départ. »

32 Mt sourcés ailleurs

« S'il est peu probable que les exportations de charbon australien soient affectées cette année par l'interdiction chinoise, les volumes en 2021 pourraient être durement touchés », maintient S&P Platts, qui estime que jusqu'à 32 Mt de charbon thermique pourraient être « sourcés » ailleurs au cours du premier trimestre de l'année prochaine seulement.

Et le « ailleurs » ne serait pas systématiquement l’Indonésie, estime la société d’analyse car « le charbon indonésien est d'une valeur calorifique inférieure à celle du charbon australien ». La Chine peut aisément et à prix comparables se tourner vers d’autres fournisseurs que l’Australie pour le charbon thermique : l’Indonésie certes mais aussi, la Russie, l’Afrique du Sud, la Colombie et les États-Unis (dans l’absolu, hors tensions commerciales). L’approvisionnement en charbon à coke sans surcoût est plus problématique. L’Australie pèse plus de la moitié du commerce mondial.

Augmentation des tonnes-milles

Les frictions commerciales profitent rarement au commerce international. Mais quand elles entraînent une réorganisation de l’approvisionnement et une reconfiguration des routes maritimes, elles peuvent se traduire par des tonnes-milles supplémentaires.

En l’occurrence, qu’il provient d’Indonésie ou d’Australie, le charbon est transporté sur une courte distance. Si demain, l’aigreur de la Chine l’amenait à aller se fournir ailleurs, « l’approvisionnement par des pays plus éloignées serait une bonne nouvelle nouvelle pour les armateurs qui pourraient voir ainsi leur trafic augmenter », confirme Peter Sand du BIMCO.

Les analystes échafaudent, comme de coutume, les scénarios. Pour certains d’entre eux, à court terme, l'Indonésie et la Russie seraient les gagnants les plus probables tandis qu'à plus long terme, le Canada et les États-Unis pourraient tirer leur épingle des tensions. Ce qui serait un scénario haussier pour le transport maritime de vrac sec.

Neutralité carbone d’ici à 2060

Que ce soit à court, moyen ou long terme, le charbon reste une énergie noire carbone. Depuis quelques années déjà, l’évolution mondiale du charbon est erratique, pour des raisons certes conjoncturelles (guerre commerciale) mais aussi structurelles (transition énergétique). Dans sa dernière analyse, l'Agence internationale de l'énergie estime le déclin structurel du charbon de 10 à 50 % au cours de la prochaine décennie.

Si la demande d'importations par la Chine, la Corée, le Japon et un certain nombre de pays d'Asie du Sud-Est a soutenu l'augmentation des volumes de ce marché, les économies développées basculent vers des sources d’énergie moins fossiles. Ainsi la Chine, l'Inde, le Japon et la Corée importent-ils environ 900 Mt de charbon par an alors que les deux plus gros marchés européens – le Royaume-Uni et l'Allemagne – ont réceptionné ces dernières années environ 110 Mt par an. Même le gourmand chinois a fait voeu de sobriété et s’est engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre dans un délai de trois décennies.

En Australie, les groupes miniers s’y préparent. Glencore a annoncé une baisse de sa production de charbon de 12 % pour 2020. Le groupe Peabody envisage de réduire de moitié ses effectifs à la mine de Yambo. Des mesures similaires ont été prises par les groupes Yancoal et BHP.

Bien plus inquiétant pour le transport maritime n’est-elle la nouvelle loi que prépare la Chine sur le contrôle des exportations qui interdirait aux entreprises chinoises de traiter avec certaines entreprises étrangères pour des raisons de sécurité nationale ? Certains armateurs de vraquiers suivent cette initiative d’inspiration américaine avec attention.

Adeline Descamps

*Le premier Ministre australien a annoncé l’ouverture d’une enquête indépendante sur les origines du coronavirus.