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Dans une intéressante conversation avec Philippe Korcia, président de l'Union des entreprises des Bouches-du-Rhône, le Medef local, Rodolphe Saadé a réservé quelques annonces. CMA CGM va exploiter le futur terminal polyvalent du port d'Alexandrie. Le dirigeant confirme en outre l’acquisition auprès de Qatar Airways de ses deux premiers A330-200 F, premières pierres d’un pôle de fret aérien. Et il ne compte pas s’arrêter aux seuls deux cargos.

Rodolphe Saadé soigne sa réputation d’entrepreneur ancré dans son territoire et polit la façade d’un grand groupe mondial connecté à l’économie locale. Il le prouve en se rendant disponible pendant une heure, sans doute rare, pour se prêter à une conversation avec le président du Medef local, Philippe Korcia, qu’il a reçu en haut de la tour asymétrique CMA CGM, siège de l’entreprise à Marseille. Habilement, en mêlant confidences privées sur le sacrifice coupable que l’acte d’entreprendre suppose, il a navigué entre révélations sur son business, manifestation d’intérêts pour les innovations dont la métropole Aix-Marseille est le creuset, et une confiance dans le potentiel de cette ville pas tout à fait comme les autres à laquelle son père était si attaché. 

« Je lis la presse locale et je suis toujours impressionné de découvrir le foisonnement d’innovations. Nous entretenons une réelle proximité avec le territoire et nous voulons être comme un grand frère auprès des entreprises qui sollicitent notre soutien. C’est dans cet esprit que nous avons initié l’incubateur ZeBox [40 start-up hébergées, NDLR] et un fonds de capital-risque [CMA Venture, NDLR]. On ne le fera pas toujours en bénévolat. On ne prendra pas systématiquement une participation. On pourra parfois paraître envahissant mais on tend la main ». Le groupe marseillais l’a, là aussi, prouvé en reprenant le spécialiste de l'e-commerce Oxatis (plus de 10 000 sites marchands et solutions marketing en mode SaaS développés), basé à Marseille, qui était en redressement judiciaire depuis fin 2019.  

La compagnie maritime détient désormais 90 % des parts de cette société qui qui proposera une offre de bout en bout de la chaîne commerciale et logistique – création de sites internet e-commerce, logiciels de gestion et logiciels de caisse, et solution intégrée de logistique et de transport –, et complètera celle de sa filiale logistique Ceva Logistics, acquise en 2019 alors qu’elle risquait de tomber dans l’escarcelle d’un concurrent.

Le choix du port de Marseille-Fos pour souter la série de ses 15 000 EVP au GNL en cours de construction, dont deux déjà livrés, procède du même engagement, tisse sa trame le PDG du 3e armement mondial : « nous aurions pu très bien le faire à Barcelone et à Gênes ».  

Hutchison Ports va investir 730 M$ en Égypte 

Alexandrie en ébullition

C’est donc au cours de cet échange sans public et à huis clos, si bien que l’on avait l’impression d’écouter aux portes, que le dirigeant a annoncé avoir conclu avec les autorités égyptiennes un accord pour gérer et exploiter le futur terminal polyvalent Pier 55 à Alexandrie. Les opérations doivent débuter en 2022 avec une capacité prévue d’1,5 MEVP. Interrogés ensuite, les services de CMA CGM n’ont pas répondu avec précision sur les modalités de cette gestion (durée, hauteur de la participation, investissements consentis...).  

« CMA CGM renforce son positionnement stratégique et son expertise d'opérateur de terminaux à conteneurs en Méditerranée avec une capacité totale de près de 7 MEVP », est-il répondu. CMA CGM est en effet présente dans les terminaux méditerranéens, via des participations, à Marseille-Fos, Séville, Malte, Thessalonique en Grèce et Lattaquié en Syrie…

Le port égyptien est manifestement en pleine effervescence. En août, L'opérateur portuaire hongkongais Hutchison Ports a conclu un accord avec la Marine égyptienne pour créer et opérer un nouveau terminal conteneurisé d’une capacité annuelle de 2 MEVP, pour lequel il va investir 730 M$. Hutchison Ports opère déjà deux ports en Égypte : Alexandrie et El Dekheila.  

CMA CGM entre au capital de Dubreuil Aéro

Après le maritime et la logistique terrestre, l’aérien

En toute fin d’entretien, Rodolphe Saadé confirmera une information éventée en décembre par nos confrères du Marin sur l’acquisition auprès de Qatar Airways de deux A330-200 F. Ces avions cargos, capables d’embarquer 60 à 70 t de charge utile avec un rayon d’action jusqu'à 4 000 nm, peut transporter jusqu'à 23 palettes sur son pont principal, avec une flexibilité pour des aménagements à une rangée de 16 palettes et un mix de 9 conteneurs AMA avec quatre palettes. La porte de chargement accepte jusqu'à 26 conteneurs LD3 et 19,7 m3 de fret en vrac. 

Sur le fond, faut-il comprendre que CMA CGM a rompu ses échanges avec le propriétaire d’Air Caraïbes, le groupe Dubreuil ? Les deux parties prenantes avaient signé fin septembre un protocole d’accord qui faisait entrer CMA CGM à hauteur de 30 % au capital, via une augmentation de capital de 50 M€. 

Le groupe marseillais n’a pas répondu non plus à cette question précisément. Mais il démontre, par cette acquisition en propre, sa volonté de se positionner sur le fret aérien, « quoi qu’il en coûte ». Lorsqu’il a annoncé son entrée au capital de Dubreuil, nombreux étaient ceux qui lui prêtaient l’intention de le faire, non pas dans une approche stratégique d’investissement complémentaire au maritime et terrestre, mais davantage pour voler au secours d’un partenaire en difficulté.  

« J’ai décidé d’investir dans des avions cargos pour développer des lignes aériennes fret vers l’Afrique, assure aujourd’hui le PDG de la compagnie maritime qui se dit même prêt à développer un hub aérien au départ de Marseille. « Et on n’a pas l’intention de s’arrêter là, à deux freigters », a-t-il lancé à la cantonade, ajoutant avoir mis en place une direction dédiée au fret aérien. 

Roldolpe Saadé reste finalement cohérent par rapport à sa stratégie visant à contrôler toute la chaîne du transport et de la logistique de façon à offrir une solution de bout en bout… Une stratégie partagée avec le leader mondial du transport maritime Maersk qui, lui, garde pour l’instant les pieds sur terre et sur mer.

Adeline Descamps