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Sale temps pour les compagnies pétrolières qui doivent composer avec les actionnaires et la société civile qui les presse à aligner leurs stratégies sur une économie non fossile. L’anglo-néerlandaise Shell vient d’être condamnée par une décision de justice l’enjoignant à réduire ses émissions de CO2 de 45 % d'ici à 2030. L’arrêt pourrait faire boule de neige et responsabiliser d’autres gros « émetteurs » dont fait partie le transport maritime.

Ils se sont manifestement donnés pour mission de faire redescendre les « gros pollueurs » sur Terre, une Terre menacée si rien n’est fait pour limiter le réchauffement climatique. La société civile, s’impatientant et exigeant des actions, n’hésitent plus à placer la bataille climatique dans le cadre intimidant des tribunaux.

L’étau se resserre à tous les niveaux sur les compagnies pétrolières. Il y a quelques jours, l’Agence internationale de l’énergie (AIE), organe historique de défense des intérêts des pays importateurs de pétrole, a mis un terme aux promesses, faux-fuyants et faux-semblants dans sa première feuille de route guidant le secteur énergétique mondial vers les émissions nettes nulles d’ici 2050. Selon l’organisation intergouvernementale, la fenêtre de tir est extrêmement étroite pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris (limiter l’augmentation de la température mondiale en deçà des 2°C) si n’est pas radicalement condamnée la troïka des énergies fossiles de l’ère glorieuses à savoir, pétrole, gaz et charbon.

Décarbonation : l'inattendu coup de semonce de l'AIE

Sous surveillance

Le 26 mai, les compagnies pétrolières américaines ExxonMobil et Chevron qui tenaient leur assemblée générale annuelle, étaient débordées par des manœuvres au sein de leur conseil d’administration visant à les faire évoluer sur les questions climatiques pour qu’elles envisagent plus sérieusement les énergies alternatives et se préoccupent plus attentivement de leur empreinte carbone.

Chez ExxonMobil, suite à une opération de déstabilisation pilotée par le fonds activiste Engine N°1 qui a proposé quatre nouveaux membres au conseil d’administration, au moins deux sièges (le sort d’un troisième doit encore être tranché) ont basculé. Un fonds activiste sera donc représenté au conseil d'administration. Engine N°1 était appuyé dans sa démarche par les trois plus grands fonds de pension américains CalSTRS, CalPERS et New York State Common et par les cabinets ISS et Glass Lewis dont les recommandations de vote sont suivies si ce n’est prises en compte par les actionnaires. Le conseil d’administration de l’entreprise a en outre acté une résolution, présentée par BNP Paribas l’obligeant à mieux circonstancier ses activités de lobbying de façon à s’assurer qu’elle soit dans les clous des objectifs de l'Accord de Paris sur le climat.

Chez Chevron, une résolution visant à réduire davantage les émissions de gaz à effet de serre a recueilli 61 % des votes, contre l’avis du conseil d'administration. « Il s'agit d'un moment décisif pour l'industrie pétrolière et gazière », s’est enflammé le président de l'ONG américaine Environmental Defense Fund, Fred Krupp.

Les actionnaires d'ExxonMobil vivement incités à une stratégie climatique

Un arrêt « porte-ouverte » à une responsabilisation des entreprises

En Europe, les supermajors pétrolières ne sont pas épargnées. L’anglo-néerlandaise Shell vient de se voir condamnée par le tribunal de district de La Haye. La décision de justice stipule que Shell doit réduire ses émissions de CO2 de 45 % d'ici à 2030 par rapport aux niveaux de 2019. C’est sans doute la première fois qu’une telle décision tient une entreprise responsable d’un « comportement climatique dangereux ». Et elle ne concerne pas seulement les émissions de carbone de Shell mais aussi celles de ses clients et de ses fournisseurs.

« Le juge n'a laissé aucune place au doute : Shell est à l'origine d'un changement climatique dangereux et doit cesser son comportement destructeur dès maintenant », a commenté Donald Pols, directeur de l’ONG Friends of the Earth (version néerlandaise des Amis de la Terre) qui a porté l’affaire aux côtés de six autres organismes et de 17 000 autres plaignants. « C’est la première fois qu’un juge ordonne à une grande entreprise polluante de se conformer à l'Accord de Paris sur le climat », souligne Roger Cox, l’avocat de l’ONG qui rend Shell comptable d'un cinquième des émissions totales de carbone et de méthane dans le monde entre 1854 et 2018.

« Il est urgent d'agir contre le changement climatique, c'est pourquoi nous avons accéléré nos efforts pour devenir une entreprise énergétique à émissions nettes nulles d'ici 2050, s’est défendu un porte-parole de Shell qui fera probablement appel. Nous investissons des milliards de dollars dans les énergies à faible émission de carbone, notamment dans la recharge des véhicules électriques, l'hydrogène, les énergies renouvelables et les biocarburants. »

Effet domino

La décision de justice pourrait faire jurisprudence au détriment d’autres grands « émetteurs » à l'échelle mondiale. À n’en pas douter, le transport maritime, considéré aussi comme un grand « pollueur climatique » par les ONG, pourrait se trouver incriminé de la même façon. Si l’arrêt n’est pas cassé, il reste une alerte pour les organismes de régulation et les États à qui il revient de définir le cadre dans lequel opèrent leurs industries, et poussés en quelque sorte à donner des gages pour accélérer la décarbonation.

Ce nouvel événement intervient alors que les règles environnementales mondiales dans le secteur du transport maritime sont fixées par l'OMI dont la légitimité est déjà sévèrement contestée par l’UE et qui veut manifestement aller plus vite.

Du côté des compagnies pétrolières, Total a rendez-vous ce vendredi avec les investisseurs. Le groupe français a proposé de se renommer TotalEnergies pour refléter ses nouvelles orientations stratégiques. 

Adeline Descamps