©Pixel pour JMM

 

Alors que les États-Unis s'approchent de l’instant fatidique qui va départager deux candidats aux visions radicalement opposées sur les relations commerciales et les enjeux internationaux, quel serait le 46e président américain idéal pour les exploitants de pétroliers, de vraquiers et de porte-conteneurs ? VesselsValue s'y est penché. …

Les marchés mondiaux du transport maritime – pris dans le feu croisé de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine au cours des trois dernières années et des sanctions à l’encontre de l’Iran et du Venezuela – pourraient-ils être profondément modifiés si Joe Biden investissait le Bureau ovale de la Maison Blanche ?

À n’en pas douter, un coup de balai démocrate devrait installer un nouvelle ordre mondial, influencer le destin du pétrole américain, assouplir les relations commerciales, réinitialiser une géopolitique plus sereine et remettre les États-Unis dans les clous du calendrier de la décarbonation. C’est en tant cas ce que « vend » et vante l’équipe de l’adversaire du républicain Donald Trump. Les différences et les analogies dans la vision du monde des deux candidats ne surprendront personne : elles ont largement été esquissées pour l'un en quatre années de mandat, pour l'autre en tant que vice-président de Barack Obama.

Pour appréhender les impacts des élections américaines sur le transport maritime et sur le commerce international, VesselsValue a passé au crible la politique intérieure et étrangère des deux prétendants à la Maison Blanche.

Les politiques protectionnistes de Donald Trump et les sanctions commerciales érigées en bras armé de la diplomatie américaine ont impacté en premier lieu les échanges entre la Chine et les États-Unis, de prime abord les marchés des vraquiers et des conteneurs. A contrario, la promesse de Joe Biden d’actionner le levier de l’investissement public devrait entraîner une augmentation des dépenses de consommation, ce qui devrait profiter aux conteneurs. Mais sa politique énergétique ne devrait pas rendre heureux les compagnies pétrolières et les exploitants de tankers.

Le pétrole, le grand perdant d’une présidence Biden

La production et l'exportation de brut américain, qui ont été indéniablement favorisées par l’actuel locataire du Bureau ovale, ne devraient pas sortir indemnes d’une investiture démocrate. L’ex vice-président de Barack Obama, qui ne cache pas sa préférence pour les énergies alternatives à faible teneur en carbone, pourrait être tenté de limiter la production américaine de pétrole de schiste voire d’édicter des règles plus strictes en matière d'efficacité énergétique. Ce sont autant d’entraves pour les exportations pétrolières américaines. Or, elle sont une variable clé de la demande de pétroliers car ces cargaisons sont souvent acheminées sur de longues distances, les plus grands importateurs de brut américain se situant en Asie.

Ces politiques pourraient avoir un impact négatif sur les taux d'affrètement, en particulier sur les routes transpacifique qui ont récemment été un moteur important du marché. Si les exportations américaines devaient ralentir à l'avenir, l'Asie devrait alors compter davantage sur les importations en provenance du Golfe du Moyen-Orient. Les distances plus courtes ne font pas les affaires des armateurs de tankers. 

Depuis la levée de l'interdiction des exportations américaines de pétrole brut en décembre 2015 (sous la présidence d'Obama), les exportations de pétrole brut ont augmenté à un rythme rapide. « Les distances parcourues par les pétroliers en provenance des États-Unis ont augmenté de 159 % au cours de la première année de la présidence de Donald Trump, pour atteindre un total de 62,5 milliards de tonnes métriques à la fin de 2017. Depuis lors, les cargaisons ont presque doublé à nouveau, atteignant un pic de 123,7 milliards de tonnes métriques en juillet de cette année », explique la société d’analyse. Hors marché domestique, la plus grande partie du pétrole brut est destinée à l'Asie. En 2019, la Corée du Sud est devenue le premier importateur de pétrole brut américain, avec 6,2 % du total des exportations, soit 17,3 Mt, devant la Chine avec 16,15 Mt.

Retour des sanctions américaines contre des compagnies chinoises

L'Iran et le Venezuela votent Biden

Rien ne dit que Joe Biden réévaluera les sanctions à l’égard de l’Iran mais c’est sous Barack Obama qu’avait été signé l’accord multilatéral entre l’Iran et groupe 5+1 (Allemagne, Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie), prévoyant de deserrer progressivement l’étau international à l’encontre de la république islamique en contrepartie d’engagements sur la non-prolifération nucléaire. Tout assouplissement pourrait réorienter une partie de l'approvisionnement en pétrole vers les pays sanctionnés. Mais ce changement géographique est moins disant du point de vue des distances et pourrait donc nuire au marché des pétroliers. L'itinéraire États-Unis-Chine est 2,5 fois plus long que l'itinéraire Iran-Chine.

Quel que soit le scénario, VesselsValue estime que « les exportations seraient limitées du fait de l'effondrement financier et éconoique du pays. Mais il aurait le mérite de rendre les affréteurs plus à l'aise avec les pétroliers qu’ils devaient rejeter jusqu’alors en raison des escales au Venezuela ».

L’étranglement de pays producteurs de pétrole influents, tels que le Venezuela et l'Iran, a largement profité aux exportations américaines de brut. Les ventes de pétrole iranien ont immédiatement chuté de 90 %, passant de 18,31 à 1,8 Mt entre juillet et novembre 2018.

L'administration Trump complète sa liste noire de navires bannis

Exit les listes noires ?

La présidence de Trump s’est confondue en listes noires, qui ont eu d'énormes conséquences sur les tarifs des pétroliers, à la fois positives et négatives. En 2019, Trump a mis sur liste noire divers navires et entreprises accusés de commercer avec des pays bannis. Cela a eu pour effet de réduire le nombre de navires disponibles sur le marché et de faire flamber les tarifs des pétroliers à court terme. Ainsi, la chasse aux pétroliers du groupe Cosco a propulsé les taux spot des superpétroliers à plus de 150 000 $ par jour en septembre 2019.

« Même si cet effet a été de courte durée, le marché des pétroliers a bénéficié d'une offre restreinte et de la volatilité à la hausse qui en a découlé, ce qui a permis aux propriétaires de pétroliers de réaliser d'importants bénéfices », précise VesselsValue.

Chine-États-Unis : un couple diabolique 

Près de quatre années de pressions tarifaires et de menaces « tweetées » ont durci les lignes de fracture géopolitiques et préparé le terrain pour une compétition entre grandes puissances qui pourrait perdurer dans les prochaines années, quelle que soit la personnalité du 46e président des États-Unis.

Les futures relations entre les États-Unis et la Chine sont importantes pour les échanges internationaux et pour tous les segments du transport maritime, en particulier pour le vrac sec et le conteneur. « Depuis 2018, les échanges de vrac sec entre les deux pays ont été beaucoup moins réguliers que les années précédentes, ce qui correspond au moment où Trump a commencé à fixer des droits de douane sur la Chine, et vice versa. Les pics saisonniers n'ont pas atteint les sommets des années précédentes », indique VesselsValue.

Depuis juillet, les importations ont suivi une trajectoire ascendante, augmentant de 140 %, passant de 4,1 à 9,8 Mt entre juillet et septembre, correspondant à la première phase de l'accord commercial signé par les deux pays en janvier 2020, par laquelle la Chine a accepté d'augmenter ses importations américaines au cours des deux prochaines années. Les exploitants de vraquiers seraient sans doute plus sereins si Biden était élu mais celui-ci n’a pas encore adressé clairement ses amabilités diplomatiques à la seconde puissance économique chinoise.

Le retour des listes noires de navires

Retour des États-Unis sur le calendrier de la décarbonation

Le résultat des élections américaines sera déterminant pour la dynamique de la décarbonation au cours des prochaines décennies. L'objectif de l’OMI de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 50 % d'ici 2050 est conforme à l'accord de Paris. Or, l’administration Trump s'est engagée à se retirer de l'accord de Paris et a pris globalement du recul par rapport aux accords internationaux ces dernières années.

Son adversaire à la présidence a fait de la transition verte un thème central de sa campagne. S’il était élu, son administration réintégrerait l'accord de Paris dès le premier jour, assure-t-il, et mènerait un « intense lobby diplomatique » pour relever les ambitions des pays en matière d'objectifs climatiques. « Cela pourrait faire pencher la balance en faveur d'une action réglementaire plus agressive de la part de l'OMI et se concrétiser par une taxe mondiale sur le carbone pour le transport maritime », prévient Clarksons. Tout un programme.

Adeline Descamps