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En promettant la neutralité carbone, les majors pétrolières européennes doivent montrer patte verte. Le groupe français a annoncé son désengagement de l’API, une puissance fédération d’industriels du secteur des hydrocarbures, pour divergences climatiques. Shell et Total s’étaient déjà retirés d’un syndicat américain de raffineurs. La britannique BP avait annoncé son départ de trois autres grandes associations il y a un an. La norvégienne Equinor, qui a déjà manifesté son désaccord, n’est pas encore allée jusqu’à la rupture.

En promettant la « neutralité carbone » d’ici à 2050, les majors pétrolières européennes se sont astreintes à donner des gages de verdissement au-delà de la seule phraséologie du changement de paradigme. La seule menace de l’épuisement du pétrole, agitée depuis des années, n’avait pas été en mesure, jusqu’à présent, de déclencher chez elles la transition vers des sources d’énergies plus renouvelables. Il aura fallu une déroute des marchés pétroliers et un satané virus pour qu’elles pensent sérieusement à un nouveau régime énergétique, dans lequel le pétrole ne serait plus roi. 

Elles n’ont plus trop le choix. La surcapacité menace le secteur, dopé par le schiste américain. La demande d’or noir est plombée par le coronavirus. La pression s’intensifie pour qu’elles passent à un mix énergétique en adéquation avec les aspirations de la société. Leurs portefeuilles sont menacés par les fameux « stranded assets », ces actifs dépréciés en raison des évolutions de la réglementation, des technologies ou de la société… qui rebutent tant les investisseurs.  

Pour convaincre, la sémantique et les gestes symboliques ne seront pas de trop. BP, Total, Shell ont d’ores et déjà changé de vocable et se présentent dorénavant comme des fournisseurs multi-énergies. Parmi les gestes symboliques qui ne coûtent rien mais qui peuvent marquer les esprits figure la résiliation de leur adhésion à de grandes associations pétrolières rejetant sans scrupule les objectifs en matière de lutte contre le changement climatique. L’AFPM (American Fuel and Petrochemical Manufacturers), la WSPA (Western States Petroleum Association) et la WEA (Western Energy Alliance) en font partie.

Les majors pétrolières abattent leur carte verte

Irritée par certaines positions

Quelques jours après son entrée en scène en février 2020 à la tête de la britannique BP, l’Irlandais Bernard Looney, qui dirigeait depuis 2016 la branche d’exploration et production du groupe, avait annoncé que BP allait s’en désengager. Total et Shell se sont, elles, retirées de la seule AFPM, un groupe américain de raffineurs. Mais cette fois, le groupe français frappe plus fort en annonçant son désengagement du bien plus puissant American Petroleum Institute (API), qui regroupe plus de 600 industriels américains du secteur des hydrocarbures. Total l’a annoncé, dans un communiqué : il ne va pas renouveler son adhésion pour 2021 en raison de divergences de points de vue, notamment sur les émissions de méthane et sur le principe de tarification du carbone. 

L'administration de Donald Trump a en effet assoupli la réglementation sur les émissions de méthane dans l'industrie pétrolière et gazière, responsable de 13 à 20 % des émissions de méthane selon les sources. En 2016, sous la présidence de Barack Obama, l'Agence pour la protection de l'environnement (EPA) avait instauré une première série de règles visant, pour les nouveaux forages pétroliers, à en limiter les pollutions. L’API a toujours fait pression pour assouplir ces mesures bien que plusieurs majors pétrolières se sont engagées à y remédier. Exxon, Chevron et Occidental Petroleum ont ainsi rejoint l'Oil and Gas Climate Initiative (OGCI), une alliance de grands producteurs d'hydrocarbures s’engageant à réduire leurs émissions de méthane.  

Mais il y a d’autres positions du lobby qui irriteraient la française. « L’API s'est prononcée, lors des récentes élections, en faveur de candidats qui s'étaient exprimés contre le soutien des États-Unis à l'Accord de Paris ». Le candidat Biden avait en effet déclaré qu'il rejoindrait l'Accord de Paris dès le lendemain de son entrée à la Maison Blanche. 

Arctique : Onze concessions accordées à de forages pétroliers et gaziers

Geste à impacts ?

La puissante organisation centenaire a également soutenu Donald Trump dans sa procédure de vente de concessions pétrolières et gazières dans le refuge national de la faune de l'Arctique. Mais là aussi, la plupart des grandes compagnies pétrolières s’étaient bien gardées de se positionner. L’API s’est enfin prononcée contre les subventions aux énergies - même propres - car « cela reviendrait à distordre le marché au détriment du consommateur ».  

« Dans le cadre de notre Ambition climat publiée en mai 2020, nous nous sommes engagés à nous assurer, de manière transparente, que les associations professionnelles auxquelles nous adhérons portent des positions et des messages alignés avec ceux du groupe dans la lutte contre le réchauffement climatique », justifie dans le communiqué Patrick Pouyanné, qui évoque également une question de crédibilité de sa stratégie. 

Le PDG de Total avait présenté le 30 septembre aux investisseurs et analystes financiers la nouvelle stratégie du groupe, qui n’indexera plus sa raison d’être au nombre de barils de pétrole produits. En dix ans, Total prévoit d’augmenter sa production d’énergies de 3 à 4 millions de barils équivalent pétrole par jour. Le GNL et l’électricité, principalement à partir de renouvelables, contribueront à parité à cet accroissement. Pour ce faire, ses investissements dans l’électricité vont passer de 1,5 à 3 Md$ par an (20 % du total investi). D’ici à 2030, les ventes de Total devraient ainsi se répartir entre le gaz (50 %), les produits pétroliers (30 %), les électrons (15 %) et les biocarburants (5 %). 

Le retrait de l’API n’est pas sans risques sur le plan économique. Le groupe français a produit 343 000 barils d'équivalent pétrole par jour au troisième trimestre sur le continent américain où il exploite des champs pétroliers et gaziers offshore dans le golfe du Mexique, une usine de raffinage et de pétrochimie à Port Arthur (Texas) ainsi que des entreprises d'énergie renouvelable. 

À qui le tour ?

« Nous pensons que les défis énergétiques et environnementaux du monde sont assez grands pour que des approches différentes soient nécessaires pour les résoudre », a réagi dans une phrase à l’alambiqué un porte-parole de l'API, qui défend son propre bilan en matière de lutte contre les émissions carbone, notant que les avancées technologiques de l'industrie avaient permis de réduire les taux d'émissions de CO2 et de méthane dans les grandes régions productrices de pétrole, sans en communiquer les données.  

Le géant pétrolier norvégien Equinor, qui a pourtant quitté l'Independent Petroleum Association of America, s’est exprimé à plusieurs reprises contre l’influent lobby mais sans aller jusqu’à la rupture. La major scandinave dit avoir observé en interne, « un changement positif en matière de politique climatique au cours des dernières années ». Equinor estime pouvoir influencer les positions de l’intérieur.

Total va-t-elle créér un appel d’air ? À n’en pas douter, c’est la question qui va animer un temps les observateurs du marché.

Adeline Descamps