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Jusqu’à présent, le transit par le passage du Nord-Est se fait au mieux entre juillet et décembre. Pour son 46e voyage dans l’Arctique, le Christophe de Margerie, premier méthanier brise-glace au monde, a quitté le port russe de Sabetta le 18 mai et est attendu à Tangshan en Chine le 11 juin. Un enjeu pour Novatek et la Russie qui veulent faire transiter 80 Mt/an par cette voie et la rendre praticable tout au long de l’année.

Élargir la fenêtre saisonnière de navigation dans l’Arctique. Ouvrir toute l’année cette artère glacée reliant Europe et Asie. La Russie, pays aux premières loges avec la façade sibérienne à l’Est, est toute dévolue à cette finalité. Les intentions et ambitions du Kremlin sur la Route maritime du Nord (RMN, Northern Sea Route) sont largement éventées. La Russie veut faire transiter 80 Mt/an par cette partie du passage Nord-Est (PNE) qu’il veut rendre praticable toute l'année à l'horizon 2025 pour en faire une nouvelle route commerciale.

La partie occidentale du PNE (frontière norvégienne) est déjà très largement empruntée car elle est libre de glaces toute l’année. La partie orientale, via la RMN, n'est généralement navigable qu'entre juillet et novembre/décembre. Mais ce sont bien ces immensités gelées qui concentrent les lourds investissements en infrastructures consentis par la Russie,  et aussi par le Canada, le Japon ou la Chine.

L’exploitation des ressources pétrolières, minières et halieutiques a d’ailleurs été le principal moteur de cette quête absolue de navigation. Cette route permet déjà le transit de GNL en provenance de la péninsule russe de Yamal vers l'Asie, client vorace en énergies, au moyen d’une flotte de méthaniers brise-glace de classe Arc7 durant les mois « praticables ». 

Arctique : Une zone d’intérêts multiples 

Nouveau cap vers la navigation prolongée 

La Russie vient de franchir un nouveau cap. Le géant russe du gaz naturel Novatek, porteur des projets Yamal LNG et LNG Artic 2 a effectué un voyage avec le Christophe de Margerie, le premier méthanier brise-glace au monde, pour évaluer la faisabilité d'un voyage sur la RMN au cours du mois de mai. Pour son 46e voyage via l’Arctique, le méthanier a quitté le port de Sabetta le 18 mai, escorté par un brise-glace nucléaire, est passé par le détroit de Béring et est entré dans l'océan Pacifique le 31 mai. Il est attendu dans le port de Tangshan, au nord de la Chine, le 11 juin. Il aura alors effectué un voyage de 25 jours, contre 36 jours par le canal de Suez. Le même trajet se parcourt en 20 jours l’été.

Zvezda donne corps aux ambitions russes dans la construction navale civile

Nouvelle flotte de brise-glaces

Pour permettre la navigation par l’Arctique, la Russie n’a pas lésiné sur les roubles. Le chantier naval russe Zvezda est actuellement impliqué dans la construction de 15 méthaniers Arc7 dédiés au projet Arctic LNG 2 qui devrait démarrer en 2023. Ils seront construits avec le sud-coréen Samsung Heavy Industries sur la base d’un transfert de technologie en contrepartie de la commande de cinq navires (1,5 Md$).

Une fois livrés, les cinq navires pourront transporter 19,8 Mt de GNL par an depuis les champs gaziers de la péninsule de Gydan, dans le nord-ouest de la Sibérie. Près de 800 M$ ont déjà été alloués à la construction de méthaniers pour le projet Arctic LNG 2. Leonid Mikhelson, PDG et principal actionnaire de la société gazière russe Novatek, compte, avec ses « projets de GNL à grande échelle », produire jusqu'à 70 Mt d'ici 2030.

Brise-glace géant

Pour escorter les méthaniers Arc7 au plus profond de l'hiver le long de la RMN, Moscou a officialisé en avril dernier la commande d’un premier brise-glace géant (69 700 tpl) à propulsion nucléaire du type Leader et capable de fendre une épaisseur de glace de 4 m. Le contrat a été signé entre Atomflot et le constructeur naval russe. Le navire, d’une valeur de 1,6 Md$, sera réalisé pour le compte de la compagnie nationale Rosatomflot. Il est attendu en 2027 et devrait avoir deux sisterships d’ici à 2030.

La Russie, qui détient les plus grandes réserves de gaz naturel au monde, est très engagée dans le GNL avec deux grandes installations. L’une est dirigée par Gazprom sur l'île de Sakhaline avec une capacité annuelle de 9,6 Mt. L’autre, à Yamal, une péninsule de 700 km de long qui s’enfonce dans la mer de Kara au nord-ouest de la Sibérie, est exploitée par un consortium international qui réunit Novatek (50,1% des parts), Total (20 %), CNPC (20 %) et Silk Road Fund (9,9 %). Le projet avait déjà nécessité la construction de 15 brise-glace Arc 7, désormais tous opérationnels.  

Adeline Descamps