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Le coronavirus n’a pas encore révélé tous ses effets. Non seulement la crise sanitaire a mis à l’épreuve la chaîne d’approvisionnement mais elle a aussi accru les vols de fret. Certains produits sont devenus des cibles de choix. Les congestions portuaires et les stockages temporaires sont des facteurs aggravants. Dans son rapport annuel, l’assureur spécialisé dans le transport et la logistique éclaire un nouveau phénomène.

Alors qu’un ballet logistique autour de la distribution des vaccins est en train de se jouer, potentiellement facteur de risques si les plans de distribution ne sont pas rondement orchestrés, le coronavirus a engendré une recrudescence des vols dans les ports et les entrepôts mondiaux. En cause, la convoitise pour les EPI, les équipements de protection individuelle et autres produits de grande valeur à une époque covidienne.

 « Ils sont devenus des cibles de choix, alerte Mike Yarwood, directeur général de la prévention des pertes du TT Club, P&I spécialisé dans l’assurance transport et logistique (1 100 membres, propriétaires et exploitants, ports et terminaux, et entreprises de logistique, dans les domaines maritime, routier, ferroviaire et aérien). Les goulets d'étranglement dans l'infrastructure logistique des ports et des entrepôts augmentent de surcroît les risques. Les installations de stockage temporaire en raison de l’encombrement des ports ajoutent aux dangers en desserrant l'emprise des systèmes de sécurité existants. » 

Changements de cibles et de lieux

Dans son rapport annuel sur le vol de cargaisons (BSI & TT Club Cargo Theft Report), le Club BSI & TT a dressé, par grandes régions mondiales, un état des lieux de la problématique en cette année 2020 pas tout à fait comme les autres.  

 « La pandémie a créé des phénomènes atypiques en 2020. Avec les confinements et les restrictions de transport, les tendances en matière de vol de fret ont changé pour se concentrer sur de nouvelles cibles et de nouveaux lieux très prisés », indique la mutuelle d’assurance. Selon le club, la situation a créé des opportunités pour une autre forme « criminalité liée au fret », ce qui peut, au minimum, retarder le cadencement de la chaîne d'approvisionnement et, au pis, entraîner une perte totale de marchandises. 

Extrait du rapport du TT Club

Grandes disparités par zones géographiques

L’étude révèle de grandes disparités par zones géographiques (cf. plus bas). « En Europe, le stockage des marchandises a fait que ces stocks ont été particulièrement menacés. » 48 % des vols signalés en 2020 – contre 18 % en 2019 – ont été effectués dans des entrepôts et des installations de production. Inversement, 54 % des incidents s’étaient produits dans des aires de repos et des parkings en 2019 contre 19 % en 2020. 

Le Royaume-Uni et l'Italie figurent parmi les pays européens les plus vulnérables de ce point de vue. De multiples facteurs ont accru la vulnérabilité des marchandises stockées dans les entrepôts et, en particulier, dans les installations de stockage temporaire, indique le rapport. « La réglementation et l'évolution des règles de cabotage limitant la durée d'activité des chauffeurs routiers avant de prendre une pause obligatoire les ont obligés à s'arrêter dans des endroits moins sécures. Les fermetures des frontières eet les mesures sanitaires (tests) ont multiplié les opportunités pour accéder aux marchandises en transit ou en arrêt temporaire » 

Une « saisonnalité » des vols différente

Les trois premiers trimestres de 2020 ont montré un nombre croissant d'incidents de vols dans les entrepôts, la plupart de ces incidents ayant eu lieu au cours du troisième trimestre. « Cette situation contraste avec la tendance historique des tactiques de vol de fret en Europe, qui impliquaient plus fréquemment des vols dans des véhicules en stationnement ». Toutefois, étrangement, le quatrième trimestre contraste avec cette nouvelle donne, les vols dans les camions ayant à nouveau augmenté. « De multiples facteurs peuvent y avoir contribué, explique le TT Club, notamment l'augmentation des échanges commerciaux jusqu'à environ 30 % au-dessus de la normale, les entreprises ayant accumulé des stocks pour Brexit. » 

Au-delà de ces faits spécifiques Covid, la mutuelle d’assurance rappelle que l’exacerbation des migrations, la drogue (nombre record de saisies par les douanes en 2020, en grande majorité cachées dans des chargements de produits alimentaires et de boissons) et la contrebande représentent une menace croissante. « La découverte de passagers clandestins dans des cargaisons peut entraîner des pertes financières importantes pour les transporteurs, car l'intégrité des cargaisons est perdue », note le P&I. 

Effet Brexit ? 

En décembre, le Royaume-Uni a officiellement quitté l'Union européenne, le marché unique et l'union douanière. En prévision de la fin de la période de transition le 31 décembre, les entreprises britanniques ont stocké massivement des biens tels que des produits pharmaceutiques. Les nouveaux contrôles liés à Brexit faisaient craindre une congestion importante dans les ports, principalement ceux situés entre la France et le Royaume-Uni. Le chaos n’a cependant pas eu lieu dans les jours qui ont suivi le passage dans un environnement consacrant le retour des frontières. Mais l’effet d’anticipation avait aussi limité le trafic.

Or, le retour à la normale de l’activité de transport maritime et la perspective de l’'évolution des règles et des réglementations ne desserrent pas l’étau. D’autant que plusieurs grandes compagnies de ferries entre l'Europe continentale et l'Irlande ont modifié leurs services sur différents itinéraires.  

Vulnérabilité de Cherbourg

Avant le Brexit, le pont terrestre via Royaume-Uni était l'itinéraire le plus rapide et le plus rentable pour le transport de marchandises entre l'Irlande et l'Europe continentale. Aujourd’hui, la tendance veut éviter ce land bridge de façon à transporter des marchandises directement vers l'Irlande, ce qui augmente le temps de trajet mais « réduirait le risque de vol, car les marchandises transportées sur ces routes maritimes sont traditionnellement peu exposées au vol ». 

Néanmoins, la problématique migratoire s’exacerbe, rappelle le P&I. « Alors que les entreprises modifient leurs plans de transport pour s'adapter à l'évolution des itinéraires des ferries et évitent les zones considérées comme présentant un temps d'attente plus élevé, comme le port de Calais, les passeurs peuvent cibler des zones qui, historiquement, présentaient moins de risques du point de vue de l’introduction de passagers clandestins, comme le port de Cherbourg », alerte le TT Club. 

En 2021, résume en partie le P&I, outre les nouvelles menaces encadrant la distribution du vaccin, « les goulets d'étranglement dans les ports et les entrepôts dus à l’explosion de l’e-commerce et des contraintes de stockage ainsi que la découverte des nouvelles souches de variants du Covid augmenteront les opportunités de criminalité liée au fret. » 

Adeline Descamps

 

Tendances dans les autres régions du monde : la « criminalité du fret » s’est adapté au confinement

En Asie, les pays présentant le plus grand risque restent l'Inde, l'Indonésie, la Chine et le Bangladesh. 50 % des risques sont liés au stockage dans l'ensemble de l'Asie. En Asie du Sud-Est, les ruptures de charge, là où la possibilité de la corruption des agents est forte, constitue la principale menace. 

La faiblesse des systèmes de sécurité – mauvais contrôles d'accès aux installations – explique la part importante des incidents s’effectuant directement dans les installations. Les retards accumulés dans le traitement et l’évacuation du fret explique aussi l’envolée de cette délinquance. Les premières atteintes à la marchandise concernent néanmoins les produits agroalimentaires devant l’électronique et les matériaux de construction se sont classés respectivement en deuxième et troisième position.

Malgré la pandémie et les mesures de confinement et de restriction qui en découlent, la contrebande de drogues n’a pas été mise sous cloche. Les trafiquants se sont adaptés, inique le TT Club en utilisant de nouvelles méthodes et en changeant leurs itinéraires pour transporter la drogue. En 2020, l'Inde a été un centre important pour la contrebande d'éphédrine vers d'autres pays, principalement la Malaisie et les pays d'Afrique, les trafiquants de drogue utilisent des camions et des trains pour le transport.

Au Moyen-Orient et en Afrique, les vols de cargaison se sont produits à un rythme élevé dans des pays comme l'Afrique du Sud et le Nigeria. En 2020, le nombre de vols a augmenté au Nigeria et aux Émirats arabes unis (EAU). « Cela est probablement dû à la détérioration de la sécurité dans et autour du complexe portuaire de Lagos-Apapa et à l'augmentation générale des vols dans les entrepôts et les installations de production », souligne le rapport.

Là aussi, les attaques se sont adaptées aux restrictions de la circulation des biens et des personnes, en diversifiant leurs lieux de vol, en ciblant les biens de plus grande valeur et en employant des méthodes de vol opportunistes impliquant des employés corrompus. Trois tendances sont apparues dans la région tout au long de l'année : les voleurs ont ciblé les installations et les entrepôts, en plus des camions de marchandises (détournés) en transit principalement ; les vols d'appareils et de fournitures médicales ainsi que d'alcool et de tabac ont augmenté ; et la corruption y est un agent grandement facilitateur.

« À mesure que les pays distribueront le vaccin et assoupliront les restrictions, il est probable que les camions redeviennent des objets cibles, comme on l'a vu en Afrique du Sud au quatrième trimestre 2020 », est-il précisé. Le P&I craint vivement pour les fournitures médicales. En Afrique du Sud, au Nigeria et en Égypte, des bandes s'en sont pris aux fournitures médicales voire à des réservoirs d'oxygène en Égypte.

Parallèlement à ces tendances, les récentes saisies de drogues suggèrent que l'Afrique du Nord est en train de devenir un point de transit direct pour la cocaïne en provenance d'Amérique du Sud et destinée aux marchés européens, alerte le TT Club. 

En Amérique du Nord, les vols s’opèrent en transit, par détournement ou directement à partir d'un véhicule garé. Les troubles sociaux, en particulier au Mexique, ont eu, selon le rapport, une incidence. Ils ont notamment entraîné une perturbation importante du secteur du fret ferroviaire mexicain en 2020, les manifestants ayant mis en place des barrages sur les voies ferrées. Non seulement les protestations sociales ont eu un coût (près de 4,4 Md$ selon les représentants du secteur) mais le blocus des chemins de fer a également eu pour conséquence d’accroître la vulnérabilité du fret dans le pays : « Le fret au repos est un fret à risque », conclue le TT Club.

En Amérique du Sud, le Brésil a été un point chaud l'année dernière. L'un des principaux facteurs expliquant les taux élevés de vols de cargaisons dans ce pays reste la présence d'importantes bandes de trafiquants de drogues. Là encore, les risques dominants étaient liés aux détournements et aux vols de véhicules. Ces types de vol représentaient 78 % du total des pertes déclarées. 

A.D.