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[Edito] Vieux routiers des mers

La patine d’antan fait de ces vieux routiers du transport maritime des carcasses d’acier à qui l’on promet tantôt une probable renaissance tantôt une inéluctable disparition. Depuis deux décennies, les navires conventionnels sont attaqués sur tous les flancs, leur fret siphonné tous azimuts par les porte-conteneurs, les rouliers et les vraquiers au gré de leur conjoncture, plus ou moins morose. Faute de grives, on mange des merles. Faute de conteneurs, de minerai de fer et de marchandises roulantes, les cargaisons disparates des polyvalents font office de butins à fracturer.

Cette crise d’autorité alimente chroniquement le récit de leur mort programmée. Mais si les analystes aux airs de légistes se penchent régulièrement sur ce grand corps qui ne veut pas agoniser, les vieux cargos, étanches au bruit ambiant, résistent à tout.

Le coronavirus vient de leur offrir un bien étrange intermède. Avec le manque de slots disponibles sur les porte-conteneurs et la flambée du prix des boîtes, les chargeurs ont redécouvert les usages de ces couteaux suisses des mers tandis que les propriétaires de navires les ont réquisitionnés pour pallier l’insuffisance des porte-conteneurs.

Dernière station avant un nouveau désert ? Dans l’actuel monde éruptif, les agents perturbateurs de leur marché ne manquent pas. La stratification des crises, les tensions sur les matières premières, l’inflation géopolitique, tout concourt à ajourner les projets industriels dont ces navires si peu conventionnels font leur miel. Seules les transitions fondamentales qui font la part belle aux énergies renouvelables et à l’éolien offshore les remettent au cœur du jeu. Le rapport au temps, c’est savoir qu’il y a des choses vers lesquelles il ne faut pas courir, mais se diriger. Nous y sommes.

Adeline Descamps