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Le président Recep Tayyip Erdogan a annoncé le 21 août la découverte en mer Noire du « plus grand gisement de gaz naturel de l’histoire du pays ». La Turquie dépend quasi exclusivement des importations d'hydrocarbures notamment russes.

La Turquie consomme chaque année entre 45 et 50 milliards de m3 de gaz naturel, presque entièrement importés. Soit une facture de quelque 11 Md€, selon l'autorité régulatrice des marchés énergétiques (EPDK). Les réserves dévoilées en mer Noire – estimées à 320 milliards de m3 – ne suffiront sans doute pas à faire de la Turquie un exportateur majeur, mais devraient inciter Ankara à poursuivre ses recherches maritimes dans cette zone déjà sous tensions entre la Turquie et ses voisins, la Grèce et Chypre notamment. La découverte a été faite le mois dernier dans le puits d'exploration Tuna-1 par le navire de forage Fatih. « Nous allons accélérer nos opérations en Méditerranée avec le déploiement en fin d'année du Kanuni, actuellement en maintenance », a par ailleurs déclaré le président turc, faisant peu de cas des appels à la désescalade de l’UE, inquiète du regain des frictions entre la Turquie et la Grèce.

Un autre navire de forage et plusieurs navires de recherche sismique turcs sont déjà déployés dans des zones disputées de la Méditerranée orientale, provoquant la mise en alerte de la marine grecque. Il y a deux semaines, Ankara a envoyé son bâtiment sismique Oruç Reis, escorté par des bâtiments de guerre, dans une zone revendiquée par la Grèce. Plus récemment, la marine turque a annoncé que le navire de forage Yavuz étendra ses recherches au large de Chypre.

Zone prodigue

La découverte ces dernières années d'importants gisements gaziers (Leviathan, Calypso, Aphrodite, Tamar, etc.) en Méditerranée orientale, au large d'Israël, de la Grèce, de Chypre, de l'Égypte et de la Libye, a suscité l'appétit des pays riverains. Se sentant exclu du partage, Ankara a multiplié les forages unilatéraux, s'attirant les foudres de ses voisins et de l'UE. 

Selon le cabinet Wood Mackenzie, cette zone regorgerait de 1 900 milliards de m3 de gaz. Toutefois, la plupart de ces gisements ne sont toujours pas entrés en production, à l’exception du Leviathan moyennant un investissement de 3,6 Md$, selon le consortium formé notamment par le groupe américain Noble et son partenaire local Ratio.

En agissant ainsi, le régime d’Ankara ne respecte pas le droit international et notamment la convention de Montego Bay de 1992 qui délimite une zone exclusive économique de 200 milles marins, dans laquelle le pays limitrophe dispose de la liberté d'exploiter les ressources du sous-sol. Le président Erdogan, qui cherche à s’émanciper de sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, vise en particulier les riches gisements au large de la partie turque de Chypre. 

La Turquie est aussi appâtée par le marché prometteur du gaz naturel, relais aux énergies fossiles et identifié comme une des alternatives crédibles pour atteindre les objectifs de l'accord de Paris de 2015 sur le réchauffement climatique.

Déni du droit international

L'exploitation des richesses gazières de la Méditerranée restent toutefois soumises à de fortes contraintes. Leur profondeur et le transport du gaz extrait des sous-sols vers l'Union européenne, principal débouché, nécessitent d'importants investissements. Israël, Chypre et la Grèce ont lancé à cet effet un projet de gazoduc sous-marin baptisé « EastMed » – un investissement de 6 Md€ – pour acheminer le gaz vers l'Italie. Un projet auquel fait barrage la Turquie, traversée par de nombreux gazoducs en provenance du Moyen-Orient. 

La Turquie et la Grèce se disputent depuis des décennies l'étendue de leurs eaux territoriales respectives. La Grèce assure que le droit maritime international lui permet d'établir à 12 milles marins la limite de ses eaux territoriales, contre six aujourd'hui. Ankara refuse aussi toute prétention des îles grecques situées au large des côtes turques à une zone économique exclusive, ce qui lui couperait l'accès aux gisements gaziers en Méditerranée.

À la fin de l'année dernière, le président turc a signé un accord de partage d'espace maritime avec la Libye, offrant à la Turquie l'accès à des zones convoitées par la Grèce et Chypre et permettant par ailleurs de ralentir EastMed. Bruxelles a rappelé que cet accord violait le droit de la mer (il n'y a aucune continuité maritime entre la Turquie et la Libye), mais le leader turc n’en est pas au premier déni du droit international. Pour contrer la manoeuvre turque, la Grèce a signé un accord similaire avec l'Égypte.

A.D.