Une carte recensant les abandons de navires, de marins et de cargaisons existe désormais. Elle a été élaborée par deux étudiants anglais récemment diplômés, Eliza et Matthew Ader. 

Ils sont frères et soeurs et avouent que c’est en trompant l’ennui qu’ils se sont attelés à leur projet baptisé Periplous. Ils ont en fait mouliné un ensemble de datas, provenant de sources diverses, dont l'Organisation internationale du travail (OIT) sur l'abandon des marins complétés par un ensemble de données sur les navires émanant de l'Organisation maritime internationale (OMI).

« Nous avons transféré l'ensemble de la base de données dans un tableur, avec différents onglets pour les cas actifs, inactifs et résolus. Nous avons ensuite géolocalisé grossièrement chaque port donné en utilisant soit le site web du trafic maritime soit Google Maps pour les ports à points chauds où se trouvent de nombreux cas d'abandon. Nous avons alors cartographié le tout à l'aide de la technologie d’ArcGIS Online », explique Matthew Ader. L’un a effectué des analyses sur les pavillons et les ports. L’autre a additionné les différentes nationalités des marins abandonnés. Il en résulte une carte interactive.

Phénomène inquiétant aux Émirats arabe unis

Les Émirats arabes unis sont particulièrement concernés par le phénomène : 12 % du total mondial des cas d’abandons. L'Autorité fédérale des transports (FTA) des Émirats arabes unis et la Fédération internationale des travailleurs des transports (ITF) s’étaient déjà rencontrés à ce sujet en 2016 en vue de trouver des solutions. Les responsables de la FTA avaient alors annoncé qu'ils feraient pression pour que les EAU ratifient la Convention du travail maritime de 2006, et l'ITF s'était engagée à fournir une formation et une expertise à cet effet. 

Les deux étudiants se sont aussi inspirés des travaux de Ian Urbina, journaliste d'investigation du New York Times et auteur du livre The Outlaw Ocean. Le journaliste s’était notamment distingué à l’occasion de l'explosion du port de Beyrouth le 4 août en attirant l’attention sur le « simulacre d'abandon de navires, de marins et de cargaisons, qui est plus répandu que jamais ». 

Un phénomène inquiétant

Les 2 750 t de nitrate d'ammonium constituaient en effet la cargaison du Rhosus, vraquier battant pavillon moldave, parti de Batumi, en Géorgie, en septembre 2013 et à destination de Matola au Mozambique. Le capitaine avait reçu l'ordre de faire une escale imprévue à Beyrouth pour prendre du fret supplémentaire. C’est là que le navire a été arraisonné à la suite d’une inspection de contrôle de l'État du port. Les sacs de nitrate d’ammonium marquées de la société géorgienne Rustavi Azot L.L.C. ont ainsi été déchargés dans un entrepôt portuaire et soustraits à la vigilance malgré les appels répétées des douanes libanaises. En utilisant l'analyse d'images satellites et les données de suivi du navire, le New York Times avait révélé que le Rhosus avait commencé à couler en février 2018 avant d’être entièrement submergé à la limite nord du port. Les autorités n'ont jamais retiré l'épave. 

L'ITF et la section internationale du travail des Nations unies ont récensé 400 cas impliquant quelques 5 000 marins abandonnés sur leurs navires entre 2004 et 2018. En termes de nationalités, les marins indiens et ukrainiens ont subi le plus grand nombre de cas d'abandon.

Des moutons noirs persistent

La crise sanitaire aurait aggravé la situation. Alors que les chiffres sont restés stables autour de 35 depuis 2017, 45 situations ont déjà été recensées cette année par l'OIT. Les derniers ajouts concernent sept pétroliers appartenant à Palmali Shipping, une société turco-azerbaïdjanaise enregistrée à Malte dont le PDG et fondateur a été arrêté en mars pour ses liens présumés avec la tentative du coup d'État en Turquie en 2016… Les moutons noirs du transport maritime continuent donc de sévir en dépit de réglementations pourtant strictes régissant le transport maritime.

La rédaction